Au milieu de ces tombeaux, il s'en trouve deux autres qui, pour ne pas être des tombeaux de roi, n'en sont pas moins fort curieux. L'un est celui de Pescaire, qui assiégea Marseille de compte à demi avec le connétable de Bourbon, et qui, chassé par les Marseillais, prit une si sanglante revanche à Pavie. Au dessus de sa bière est son portrait ainsi que sa bannière déchirée, et une courte et simple épée de fer, qu'on dit être celle que François Ier lui rendit deux heures avant d'écrire à sa mère le fameux: Tout est perdu, fors l'honneur.
L'autre tombeau, qui est tout bonnement une énorme malle dont le sacristain a la clé dans sa poche, renferme, à ce qu'on assure, le corps d'Antonello Petrucci, pendu dans la conspiration des barons. Que ce soit véritablement Antonio Petrucci, c'est ce que le moindre petit savant, c'est ce que le plus infime topo litterato, comme on appelle généralement cette race à Naples, peut nier; mais, ce qui est incontestable, c'est que c'est un pendu, témoin son cou disloqué, sa bouche de travers et tous les muscles de sa figure encore crispés. Quoique mis avec une certaine recherche, le cadavre porte encore l'habit avec lequel il a été exécuté. Je suis forcé de dire que le seigneur Antonello Petrucci m'a paru fort laid. Il est vrai que de son vivant il était probablement mieux. La potence n'embellit pas.
De Saint-Dominique nous passâmes à Sainte-Claire. Sainte-Claire a aussi sa collection de morts illustres. L'église tout entière avait été peinte par Giotto Guitto, qui faisait avec le roi Robert de si bonnes plaisanteries et qui lui représentait son peuple, non pas comme le cheval sans frein qu'il a choisi pour emblème, mais sous la forme d'un âne qui cherche un bât. Eh bien! cette église peinte par Giotto, il s'est trouvé un autre âne bâté qui l'a fait badigeonner tout entière, afin de lui donner du jour; tout entière, je me trompe: une belle Vierge, une sainte madone, une de ces figures tristes et candides comme les faisait Giotto, a échappé au vandalisme.
C'est à Sainte-Claire que dorment les Angevins: ce bon vieux roi Robert, qui couronna Pétrarque, le pendant de notre roi René, dort là, une fois en chair et en os, deux fois en marbre: assis et avec son costume royal; couché et dans son habit de franciscain.
Jeanne est à quelques pas de lui: cette belle Jeanne qui fila la fameuse corde conjugale que vous savez. Elle est là avec une grande robe bien montante, toute parsemée des fleurs de lis de France. Au fait, n'était-elle pas du sang de cette chaste mère de saint Louis, que les indiscrétions poétiques de Thibaut ne purent parvenir à compromettre, tant sa vertu était une croyance publique, populaire et presque religieuse? Seulement le sang s'était tant soit peu corrompu en passant des veines de l'aïeule dans celles de la petite-fille.
Malheureusement pour la mémoire de Jeanne, de laquelle on n'est déjà que trop porté à médire, on a eu l'imprudence d'enterrer à quelques pas d'elle le fameux Raymond Cabane, le mari de sa nourrice, ce misérable esclave sarrasin devenu grand-sénéchal, et qui payait les honneurs dont l'accablait sa maîtresse en faisant des noeuds coulans aux cordes qu'elle tressait.
Maintenant, si l'on veut continuer de passer cette royale et funèbre revue, il faut aller de Sainte-Claire à Saint-Jean-Carbonara. C'est une jolie petite église de Masuccio II, qui, à part ses souvenirs historiques, mériterait encore d'être visitée. Là est le mausolée de Ladislas et de sa soeur Jeanne II. Vous savez comment l'un est mort et comment l'autre a vécu. Pourquoi diable aussi un conquérant, un ambitieux, un homme qui veut être roi d'Italie, s'avise-t-il de devenir amoureux de la fille d'un médecin de Pérouse!
Florence avait peur d'être conquise comme Rome venait de l'être; elle eut l'idée de s'entendre avec le médecin. Un jour la fille, tout éplorée, vint se plaindre à son père de ce que son royal amant commençait à l'aimer moins. C'était une singulière confidence entre un père et une fille. Mais il paraît que cela se passait ainsi en l'an de grâce 1314.
La fille suivit ponctuellement les instructions paternelles: huit jours après, l'amant et la maîtresse mouraient empoisonnés: c'était alors une belle chose que la médecine.
Près de lui, comme nous l'avons dit, est sa soeur Jeanne II. A Naples, selon toute apparence, ce nom portait malheur, aux maris d'abord, aux femmes ensuite, puis, par-ci par-là, aux amans. Demandez à Gianni Carracciolo, qui est enterré à dix pas de sa maîtresse.