Le bas-relief opposé, c'est-à-dire celui qui regarde Pompeïa, représente le bisellium dont il est question dans l'épitaphe. Vous ne savez peut-être pas ce que c'est que le bisellium; je vais vous le dire. Depuis que j'habite l'Italie, je deviens savant à mon tour. Pardonnez-moi mes offenses comme je les pardonne à ceux qui m'ont offensé.

Le bisellium, dont la forme serait encore inconnue sans le précieux bas-relief que nous a conservé la tombe de Nevoleïa, est un banc oblong garni d'un coussin, orné de franges, avec un tabouret au dessous. Le citoyen qui avait eu le bonheur d'obtenir le bisellium avait le droit de s'asseoir tout seul dans les assemblées publiques sur ce siége où cependant on pouvait tenir à deux. Ces honneurs du bisellium étaient fort enviés des Pompéïens, qui, à ce qu'il paraît, aimaient par dessus toute chose à avoir les coudées franches. Cela ressemblait beaucoup aux gens vertueux de Saint-Just, à qui le jeune conventionnel voulait qu'on accordât le privilége de se promener le dimanche avec un habit gris-perle et un bouquet de roses au côté.

Quant au bas-relief du milieu, c'est-à-dire quant à celui qui donne sur la rue, il représente le sacrifice qui eut lieu aux funérailles mêmes de Munatius Faustus. Un jeune prêtre pose l'urne sur l'autel, tandis qu'un enfant l'assiste. A droite sont les décurions, les officiers du municipium et les sexviri augustales, dont Munatius avait l'honneur de faire partie, et qui viennent rendre leurs derniers devoirs à leur collègue. A gauche, un groupe d'hommes et de femmes s'avance vers l'autel et présente des offrandes. Parmi ces dernières, une jeune fille se renverse accablée de douleur. Les savans, de leur autorité privée, ont décidé que ce personnage était Nevoleïa elle-même. Je n'ai absolument rien à dire contre cette opinion.

Après avoir fait le tour de ce magnifique tombeau, et tandis que Jadin en faisait un croquis, je descendis dans le colombarium. C'était une petite chambre de six ou huit pieds carrés; une niche pratiquée dans la muraille contenait une grande urne d'argile, pleine de cendres et d'os. Les mêmes savans ont décidé que c'étaient les restes de Nevoleïa et de Munatius, sentimentalement réunis les uns aux autres pour l'éternité. D'autres urnes contenaient d'autres ossemens, et de plus les pièces de monnaie destinées à Caron. L'Académie de Naples s'occupe à décider en ce moment si ce n'est pas de cette coutume antique que vient l'habitude de payer un sou en traversant le pont des Arts.

En outre, on trouva sur le sol trois vases de terre renfermés dans trois vases de plomb; un de ces vases contenait de l'eau; les autres, de l'eau, du vin et de l'huile sur laquelle surnageaient des ossemens. Au fond, il y avait un précipité de cendres et de substances animales. C'étaient les restes des libations et des essences qu'on répandait d'ordinaire sur les reliques des morts, lorsqu'on les déposait dans le sépulcre après les avoir recueillis du bûcher.

Le sépulcre de la seconde Tyché n'était pas moins curieux que celui de la première. C'est un cénotaphe de la même forme à peu près que celui que nous venons de décrire, surmonté par un cyppe que couronne une tête humaine vue de face, portant des cheveux réunis en tresses et noués derrière le cou. Sur cette tête est gravée l'inscription suivante qui a donné force tablature aux savans, et qui cependant me paraît on ne peut plus simple:

JUNONI TYCHES JULIÆ AUGUSTAE VENER.

On voit que les anciens, sous le rapport de la courtisanerie, étaient encore plus avancés que nous. Tout titre qui les rapprochait des princes les honorait, quel que fût ce titre. Ouvrez Tacite, et vous verrez que Pétrone remplissait glorieusement près de Néron l'emploi que Tyché avait accepté près de Julie. Bref, après avoir gagné sa retraite, Tyché se retira à Pompeïa, où probablement elle fit pénitence pour sa vie passée, puisqu'en mourant elle se recommandait à Junon, la plus rogue de toutes les déesses. Il est vrai que les savans expliquent cette anomalie, en disant que les divinités protectrices des femmes s'appelaient junons, et celles des hommes génies; mais alors il me semble qu'il y aurait un pluriel au lieu d'un singulier, et qu'on lirait sur l'épitaphe Junonibus et non Junoni. Je soumets cette observation à MM. les archéologues avec toute l'humilité d'un néophyte.

Le tombeau de Calventius, découvert en 1813, est, comme celui des deux Tychés, du beau temps de l'architecture romaine. Aussi, comme pour le défendre des injures des passans, est-il environné de murailles sans ouverture. Sa matière est de marbre blanc, ses ornemens sont d'un beau style, et il se termine par deux enroulemens de palmes avec des têtes de béliers. C'était, comme Munatius Faustus, un augustal; comme Munatius Faustus, il jouissait des honneurs du bisellium.

Voici son épitaphe: