Le premier que l'on rencontre est celui de Nevoleïa Tyché, découvert en 1813. C'est un large piédestal formé par cinq rangs de longues pierres volcaniques que surmontent deux degrés soutenant un autel de marbre. Sur cet autel est placé le buste de Nevoleïa. Au dessous du buste on lit une inscription latine de laquelle nous nous contentons de donner une traduction: «Nevoleïa Tyché, affranchie de Julie, à elle-même, et à Caïus Munatius Faustus Augustal qui, avec le consentement du peuple, reçut des décurions le bisellium pour ses mérites.—Nevoleïa Tyché, de son vivant, a élevé ce monument à ses affranchis et affranchies et à ceux de Caïus Munatius Faustus.»

Ce tombeau est orné de trois bas-reliefs, tous trois assez curieux.

Le premier qui s'offre à la vue du côté de Naples est un navire qui entre dans le port. De petits génie en carguent les voiles; un homme est au gouvernail: la tête de Minerve orne la proue.

Dans un pays où, comme du temps de Figaro, on ne peut écrire sur rien qui touche au gouvernement, à la politique, à l'administration, à la littérature, ni à quelque chose que ce soit, on comprend combien l'on a écrit de volumes sur cette sculpture. Cette sculpture, c'était une bonne fortune. Les savans n'auraient donné pour rien au monde cette sculpture, c'était leur pain quotidien. Il a peut-être paru cinquante volumes sur cette bienheureuse sculpture. Dieu fasse paix à ceux qui les ont écrits! Dieu fasse miséricorde à ceux qui les ont lus!

Les uns y ont vu une allégorie, les autres une réalité.

Ceux qui ont vu une allégorie se sont extasiés sur la pensée qu'elle représentait. Le navire de la Vie, conduit par la Sagesse, touche au port de la Tombe, après avoir traversé les écueils des Passions.

Ceux-là se sont appuyés sur un passage de Pope, qui est venu seize siècles plus tard; mais cela ne fait rien: les grandes vérités sont de tous les temps.

Le passage disait: «Nous faisons voile de différentes manières sur le vaste océan de la vie. La Raison est la carte; la Passion est le vent.» Cela rappelle de la science rétrospective.

Ceux qui y ont vu une réalité ont dit tout bonnement que, comme Munatius exerçait le commerce maritime, ce bas-relief n'était rien autre chose que le prospectus posthume de sa profession. Ceux-ci se sont appuyés sur ce passage de Pétrone, où Trimalcyon, qui était marchand, dit à Albine: «Je te prie aussi que les navires que tu sculpteras sur mon tombeau aillent à pleines voiles, et que je sois assis au tribunal avec ma toge, avec cinq anneaux d'or et avec un sac rempli d'argent pour le jeter au peuple.» Ceci est de la science prospective; que les savans me permettent de risquer le mot.

On comprend que la question était grave. Aussi la lutte, commencée en 1813, existait-elle encore en 1815, plus acharnée que jamais. Positivistes et allégoristes en appelaient à toutes les académies italiennes, depuis celle de Naples jusqu'à celle de Saint-Marin. L'un d'eux, plus exaspéré que les autres, allait partir pour Paris afin de soumettre cette énigme à l'Institut. Il était venu, trois jours avant son départ, me proposer sérieusement de faire en français la traduction des deux volumes qu'il avait écrits sur cette question européenne. Je mis ce monsieur à la porte.