Selon le signor Luigi Vescorali, les assaillans seraient les Grecs, le guerrier blessé serait le brenn ou général, et les soldats vaincus seraient les Gaulois. Quant au personnage du char, comme le signor Luigi Vescorali n'en sait que faire, il n'en fait rien.
D'abord, ce ne sont ni les armes, ni le costume, ni la manière de combattre des Gaulois. Où sont les braies? où sont les longs cheveux blonds? où sont ces lances larges et recourbées? où sont les arcs avec lesquels ils lançaient leurs traits comme la foudre? où sont ces immenses boucliers qui leur servaient de bateaux pour traverser les fleuves? Il n'y a rien de tout cela dans les vaincus de la mosaïque.
Puis écoutez le récit d'Amédée Thierry, récit emprunté à Valère
Maxime, à Tite-Live, à Justin et à Pausanias, et jugez:
«On était alors en automne, et durant le combat il s'était formé un de ces orages soudains, si communs dans les hautes chaînes de l'Hellade; il éclata tout à coup, versant dans la montagne des torrens de pluie et de grêle: les prêtres et les devins attachés au temple d'Apollon se saisirent d'un incident propre à frapper l'esprit superstitieux des Grecs. L'oeil hagard et les cheveux hérissés, l'esprit comme aliéné, ils se répandirent dans la ville et dans les rangs de l'armée, criant que le dieu était arrivé: «Il est ici, disaient-ils, nous l'avons vu s'élancer à travers la voûte du temple; elle s'est fendue sous ses pieds: deux vierges armées, Minerve et Diane, l'accompagnent; nous avons entendu le sifflement de leurs arcs et le cliquetis de leurs lances. Accourez, ô Grecs! sur les pas de vos dieux, si vous voulez partager leur victoire.» Ce spectacle, ces discours prononcés au bruit de la foudre, à la lueur des éclairs, remplirent les Hellènes d'un enthousiasme surnaturel; ils se reforment en bataille et se précipitent l'épée haute sur l'ennemi. Les mêmes circonstances agissaient non moins énergiquement, mais en sens contraire, sur les bandes victorieuses: les Gaulois crurent reconnaître le pouvoir d'une divinité, mais d'une divinité irritée. La foudre, à plusieurs reprises, avait frappé leurs bataillons, et ses détonations, répétées par les échos, produisaient autour d'eux un tel retentissement qu'ils n'entendaient plus la voix de leurs chefs. Ceux qui pénétrèrent dans l'intérieur du temple avaient senti le pavé trembler sous leurs pas; ils avaient été saisis par une vapeur épaisse et méphitique qui les consumait et les faisait tomber dans un délire violent. Les historiens rapportent qu'au milieu de ce désordre on vit apparaître trois guerriers d'un aspect sinistre, d'une stature plus qu'humaine, couverts de vieilles armures, et qui frappèrent les Gaulois de leurs lances. Les Delphiens reconnurent, dit-on, les ombres de trois héros, Hyperocus et Laodocus, dont les tombeaux étaient voisins du temple, et Pyrrhus, fils d'Achille. Quant aux Gaulois, une terreur panique les entraîna en désordre jusqu'à leur camp, où ils ne parvinrent qu'à grand'peine, accablés par les traits des Grecs et par la chute d'énormes rocs qui roulaient sur eux du haut du Parnasse.»
Voilà le récit d'Amédée Thierry, c'est-à-dire d'un de nos écrivains les plus savans et les plus consciencieux. Or, je vous prie, où est Delphes? où est le temple? où est la foudre? où est le dieu irrité? où sont les trois guerriers spectres qui combattent pour les Delphiens? où sont ces rocs qui poursuivent les fugitifs en bondissant aux flancs du Parnasse? Rien de tout cela n'est dans la mosaïque. Ce n'est donc point la défaite des Gaulois à Delphes.
«Il signor Filippo de Romanis a prétendu que c'était la rencontre de
Drusus avec les Gaulois, près de la ville de Lyon.»
Prouvons que ce n'est pas plus la rencontre de Drusus avec les Gaulois près de la ville de Lyon que ce n'est la défaite des Gaulois à Delphes.
Selon le signor de Romanis, le chef vainqueur de la mosaïque serait Néron Claudius Drusus; le cavalier blessé, un chef gaulois; et le personnage du char, un barde; quant aux noms de ce barde et de ce chef, les noms gaulois sont si barbares et si difficiles à prononcer que le signor de Romanis ne les indique pas même par une pauvre petite initiale.
Il signor de Romanis est de l'avis du proverbe qui dit que quand on prend du galon on n'en saurait trop prendre; pendant qu'il était en train d'inventer un système, il a inventé une bataille: en effet, sa bataille n'a pas plus de nom que son chef gaulois et son barde.
Malheureusement, malgré ce vague si favorable aux théories systématiques, il y a deux choses positives. La première, c'est que les médailles qui restent des Druses ne ressemblent en rien au chef vainqueur de la mosaïque. La seconde, c'est que le prétendu barde monté sur le char tient un arc et non une lyre. Je sais bien qu'un arc est un instrument à corde, mais je doute que jamais les bardes se soient servis d'un arc pour s'accompagner.