Je tombais d'étonnement en étonnement. Un enfant de la dernière classe du peuple napolitain, dont l'extérieur annonçait le dénûment le plus complet, refuser une demi-piastre, c'était quelque chose de tellement fabuleux que, n'en croyant pas mes oreilles, je me tournai vers Jadin pour m'assurer si je n'avais pas mal entendu.
—Comment, drôle! tu ne veux pas de notre argent? fit Jadin en lui montrant la monnaie qu'il prit de mes mains.
—Je ne l'ai pas gagné, répondit le petit paysan avec son stoïcisme habituel.
—Tu te trompes, mon garçon, repris-je à mon tour, ce n'est pas à titre d'aumône que nous t'offrons cette somme, c'est pour te récompenser du service que tu vas nous rendre en nous menant à un hôtel.
—Je ne suis pas un guide, répliqua l'étrange garçon avec le plus imperturbable sang-froid.
—Eh bien! quel est donc l'état de votre seigneurie? demanda Jadin en portant respectueusement la main à son chapeau.
—Mon état?… c'est de regarder les voitures qui passent et les passagers qui tombent.
—Hein! comment le trouvez-vous, Jadin?
—Je le trouve tout à fait magnifique, et je veux absolument croquer la tête de ce coquin.
Comme nous l'avons dit, le descendant des Goths n'était pas très fort sur le français. Il crut que Jadin le menaçait tout bonnement de lui couper la tête. Sa colère, long-temps contenue, éclata avec fureur. Il grinça des dents comme un tigre blessé, tira de ses haillons un long poignard à lame triangulaire, et s'éloigna lentement à reculons, en fixant sur Jadin ses fauves prunelles qui lançaient des éclairs. Son intention évidente était d'attirer son adversaire loin de la grande route, dans quelque endroit plus désert ou plus sombre, pour consommer tranquillement sa vengeance.