—Je suis avec un monsieur qui demande à visiter votre atelier.

—Va-t'en au diable, méchant coureur, s'écria le vieux peintre furieux; c'est encore quelque brocanteur que tu auras ramassé sur la grande route, et qui vient dans l'intention de me marchander mes chefs-d'oeuvre.

—Mais je vous jure que non, mon grand-père.

—Alors c'est quelque rustre de Sainte-Agathe qui veut par ses sottises et par ses âneries me faire renier le bon Dieu.

—Encore moins, mon grand-père; croyez-vous que votre petit Salvator soit capable de vous causer du chagrin?

—Hum! hum! fit le vieillard ébranlé dans sa résolution, et qui est donc ce monsieur que tu m'amènes?

—C'est un artiste étranger qui n'a pas le sou pour acheter vos tableaux, mais en revanche qui a assez de temps pour écouter votre histoire.

—Ah! ah! c'est un confrère, s'écria gaîment le bonhomme en passant rapidement de la colère à la bonne humeur; et il fit tourner la clé dans la serrure.

Je voulus protester par un reste de scrupule, mais l'enfant me fit signe de me tenir tranquille en mettant son index en croix sur ses lèvres.

La porte s'ouvrit et je me trouvai en face d'une des plus belles têtes de vieillard que j'aie jamais vues. Une forêt de cheveux blancs ombrageait son front large et sans rides, ses traits étaient calmes et reposés, et son sourire avait quelque chose d'affectueux et de bienveillant qui contrastait fort avec le ton bourru qu'il affectait de prendre dans les grandes occasions pour se débarrasser des fâcheux. Il était vêtu d'une espèce de froc dont le capuchon retombait sur ses épaules, et dont la couleur primitive avait disparu sous les différentes couches de graisse et de peinture qui l'avaient successivement recouvert. Au reste, le plus grand désordre régnait dans l'atelier malgré l'empressement que le bonhomme avait mis à ranger quelques objets qui gênaient trop visiblement le passage. C'était un pêle-mêle inextricable d'outils de paysan et d'instrumens de peintre; des faux, des bêches et des râteaux s'accrochaient bizarrement aux chevalets, aux appuie-mains, aux échelles; des toiles, des cartons, des esquisses étaient enfouis sous un tas de cordes, de paniers, d'arrosoirs; des boîtes à couleurs étaient remplies de graines; des flacons d'essence, à goulots fracassés, servaient de vase et de prison à la tige d'une fleur; des pinceaux, des brosses et des palettes se prélassaient agréablement sur des cuillers de bois et dans des moules à fromages. Un joyeux rayon de soleil glissait légèrement à travers cette confusion étrange, et posait là-bas une aigrette de diamans au front d'une madone enfermée, caressait ici les racines d'une pauvre plante oubliée et frileuse, et piquait plus loin une paillette au ventre d'un pot de cuivre luisant comme de l'or.