Le vieillard m'observa en silence pendant deux ou trois minutes, pour me juger sans doute d'après l'effet que produirait sur moi la vue de son pandæmonium. Mais comme il s'aperçut que, loin de paraître choqué de ces bizarreries criantes qui eussent irrité les nerfs d'un bourgeois, je les contemplais au contraire avec le plus vif intérêt, il se tourna vivement vers son petit-fils et lui dit d'un air satisfait:
—Bien, mon garçon, tu ne m'as pas trompé, monsieur est un brave et digne étranger, et pourvu qu'il soit aussi pauvre qu'il est raisonnable…
—Rassurez-vous, mon cher hôte, repris-je à mon tour, je n'ai pas une obole à dépenser en tableaux; et fusse-je plus riche qu'un nabab, je comprends qu'il y a certains objets qu'on ne cède pas au prix de l'or.
—Alors soyez le bien-venu, s'écria la vieux peintre avec toute l'expression de son âme, et il me tendit une main calleuse que je m'empressai de serrer dans les miennes. Soyez mille fois le bien-venu, mon hôte et mon confrère. Dieu soit loué, vous ne traitez pas de fou un pauvre vieillard, parce qu'il tient plus à ses tableaux qu'à la vie. Et quand vous les aurez vus, ces tableaux, quand vous aurez su comment ma famille les possède depuis tantôt deux cents ans, vous ne serez pas étonné, vous, de m'entendre dire que je consentirais plutôt à mendier, moi et mes enfans, qu'à me laisser enlever mon trésor. Vous voyez en nous de pauvres paysans, monsieur, mais nous sommes les héritiers d'un grand homme; et pour garder dignement cet héritage sacré, il y a toujours eu dans notre famille un peintre, bon, médiocre ou mauvais, qui, ne pouvant gagner sa vie par son art sans quitter notre village, a préféré de rester fidèle à son poste de gardien et de laboureur, qui a travaillé le jour dans les champs, la nuit dans l'atelier, et a manié de la même main la bêche et les pinceaux. Mon pauvre fils, le père de tous ces enfans que vous avez peut-être vus, s'est tué à la peine. Il était meilleur peintre que moi, mais moi j'ai été meilleur vigneron que lui; aussi lui ai-je survécu pour élever notre famille. Mais Dieu a bien fait les choses, et il nous a envoyé assez d'enfans pour faire largement la part du travail et de l'étude. J'ai trois petits-fils qui sont les meilleurs garçons de Sainte-Agathe, et dont chacun n'a pas l'égal dans son métier. Quant à ce petit vagabond, ajouta le bonhomme en lui tapant doucement sur la joue, je le destine à la peinture, et il ne manque pas de dispositions. En attendant, je l'ai nommé Salvator: c'est aussi mon nom, vous en saurez bientôt la cause.
—Eh bien! monsieur, interrompit le petit Salvator, impatient de rester si long-temps en place, vous voilà au mieux avec mon grand-père, il va vous compter son histoire, ou plutôt l'histoire de ses tableaux. Vous en aurez pour une bonne demi-heure. Comme je connais la chose pour l'avoir entendu raconter au moins trois fois par jour, je vous laisse et je m'en vais veiller au repas. Mon frère le garde-chasse va nous apporter du gibier, le pêcheur nous donnera des carpes et des anguilles, et le vigneron songera au fruit, mes trois petites soeurs font la cuisine à tenter les anges du paradis; quant à votre serviteur, en ma qualité de futur grand homme, je ne sais que manger pour six; mais, vu la circonstance et pour faire honneur à notre hôte, je servirai à table. Seulement, si vous vouliez demander une grâce à mon grand-père…
—Voyons, voyons, laisse-nous donc, bavard, s'écria brusquement le vieux peintre.
—Si vous vouliez, monsieur, continua le gamin sans se déconcerter, m'obtenir la permission d'endosser mes habits de fête…
—Pour les mettre en lambeaux, vaurien…
—Mais, grand-papa, s'écria le petit Salvator presque en pleurant, regardez donc comme je suis fait. Puis-je m'approcher d'une table d'honnêtes gens, arrangé de la sorte? C'est pour le coup que monsieur ne voudrait pas toucher au dîner.
—Va te changer, petit misérable, et débarrasse-nous une fois pour toutes de ta présence.