—Salvatoriello.

—Viens dans mes bras, bon Rosalvo, s'écria l'étranger attendri jusqu'aux larmes; le Salvatoriello que tu aimes tant, c'est moi. Tu vois bien que tes souhaits m'ont porté bonheur: je suis le premier peintre de mon siècle, mes tableaux sont payés au poids de l'or, les cardinaux et les princes se disputent l'honneur d'être admis dans mon atelier. Honneurs, plaisirs, richesses, j'ai tout ce qu'on aurait pu désirer. La réalité a dépassé mes rêves; et pourtant, ajouta-t-il en baissant la voix, pourtant, si tu savais, mon vieux Rosalvo, à quels honteux moyens j'ai dû descendre pour attirer sur moi les regards de la foule, pour saisir dans mes bras ce vain fantôme que nous appelons la gloire, et qui n'est qu'un peu d'air et de fumée, pour fixer ce bruit vague et passager qui se fait tantôt autour d'un nom, tantôt autour de l'autre; pareil au vent qui souffle tantôt du côté du nord, tantôt du côté du midi! Si tu savais tout ce que j'ai tenté, tout ce que j'ai souffert! Je me suis fait comédien, saltimbanque, histrion. Salvator est devenu Coviello. Honte et malédiction sur ce siècle corrompu, sur ces hommes infâmes, sur ces villes maudites!

—Eh quoi! mon enfant, toujours triste, toujours irrité contre tout? Rien ne pourra donc calmer au fond de ton coeur cette bile amère qui fait tourner en fiel tout ce qu'on y verse!

—C'est vrai, reprit l'artiste en souriant, j'allais te réciter une de mes satires, sans penser qu'il vaut mieux te la traduire en peinture, puisque tu aimes tant les tableaux. La dernière fois que je suis passé par Sainte-Agathe, il y a douze ans, je t'ai esquissé une scène des montagnes au milieu desquelles j'avais vécu jusque alors: cette fois que je viens de Rome, je te dessinerai une scène de la cour que je viens de quitter. Alors tu t'es contenté d'une esquisse de Salvatoriello, maintenant tu auras un tableau de Salvator.

—Et il me sera doublement cher, car maintenant j'ai dans ma famille un peintre et un savant. Ne croyez pas que je plaisante, seigneur cavalier: depuis le soir où vous avez dormi sous notre toit, mon plus jeune fils a appris le dessin et la grammaire; et qui sait si un jour il ne pourra copier vos tableaux ou écrire vos Mémoires! En attendant, que dites-vous de la surprise que je vous ai ménagée?

—Je vous ai prévenu, mon hôte, s'écria Salvator; j'ai aussi un fils, moi, et je l'ai appelé Rosalvo.

L'artiste et le paysan s'embrassèrent. Chacun des deux avait été fidèle au souvenir d'une noble et touchante amitié.

Aussitôt Salvator fit signe à un de ses valets, et, ayant demandé sa palette et ses pinceaux, jeta à larges traits sur la toile l'étrange et merveilleux sujet que vous allez voir. C'est le second chef-d'oeuvre de ma collection.

A ces mots, le vieillard de Sainte-Agathe tira de l'armoire son second tableau richement encadré, écarta son rideau de soie qui le couvrait et me le montra en silence.

C'était la reproduction fidèle, ou plutôt la conception première, du célèbre tableau de la Fortune. La déesse verse de sa corne d'abondance un torrent de mitres, de couronnes, de croix, de pierreries; tandis que des sénateurs, des cardinaux, des évêques, sous les traits de bêtes immondes ou de reptiles venimeux, se disputent ces trésors. Dire tout ce que l'artiste a jeté de verve, d'imagination et d'esprit dans cette vive et mordante allégorie, ce serait une chose impossible. Je me contentai d'assurer mon paysan de Sainte-Agathe qu'il possédait vraiment un chef-d'oeuvre.