—Je crois bien, s'écria mon vieillard, c'est le véritable original de
Salvator; celui qui est en Angleterre n'est qu'une copie.
—Or donc, pour vous finir mon histoire, aussitôt que l'illustre peintre eut achevé ce tableau, il prit congé de Rosalvo; mais, avant de le quitter, il le tira à l'écart, et tombant à genoux devant lui:
—Mon père, lui dit-il, lorsque j'allais de Naples à Rome, vos souhaits m'ont suivi; mais à présent que je vais de Rome à Naples, il me faut plus que des voeux; car j'ai une mission sainte et belle à remplir. Bénissez-moi, mon père! ma patrie m'a renié, je vais me venger de ma patrie! mais en brisant ses fers, en exterminant ses tyrans, en lui rendant la liberté!
—Que Dieu t'accompagne et te protége, mon enfant; mais je crains que tes efforts soient inutiles. Les fers sont trop entrés dans la chair; vous pourrez les secouer peut-être, mais les briser, jamais!
Hélas! mon pauvre aïeul avait dit vrai. Six mois ne s'étaient pas écoulés après sa dernière entrevue avec l'heureux et brillant Salvator, lorsqu'un soir, à minuit, tandis que les habitans de Sainte-Agathe étaient plongés dans le plus profond sommeil, on entendit frapper à la porte de Rosalvo à coups redoublés.
Le vieillard se trouva debout le premier; ses enfans sautèrent sur leurs fusils, les femmes poussèrent un cri d'effroi.
—Qui va là? demanda Rosalvo alarmé.
—C'est moi, Salvator; ouvrez-moi.
La porte s'ouvrit et Rosalvo recula de trois pas devant l'apparition d'un fantôme. Salvator habillé de noir de la tête aux pieds, les cheveux hérissés, la barbe en désordre, l'épée nue à la main, se présenta à ses amis de la campagne, comme un spectre sortant du tombeau.
—Tout est fini, dit-il, Naples est retombée plus que jamais sous le joug de ses tyrans. Il s'était trouvé un homme, un pêcheur pour se mettre à notre tête et délivrer son pays. Des traîtres l'ont tué. Fracanzani, mon beau-frère, est mort empoisonné dans sa prison. Aniello Falcone se sauve en France; moi, je retourne à Rome pour ne plus revenir; c'est la troisième et dernière fois que vous me verrez. Je suis le seul qui reste des chevaliers de la Mort.