XXI
Route de Rome.
En revenant à Sainte-Agathe dei Gothi, nous apprîmes une chose que nous ignorions: c'est que notre conducteur, ayant cru que nous voulions nous en retourner par la route de Bénévent, ce qui allongeait quelque peu notre chemin, nous avait déjà fait faire huit lieues de trop. Nous ne les regrettâmes point, ou plutôt je ne les regrettai point, car, ainsi qu'on l'a vu, Jadin n'avait rien eu à faire dans l'aventure qui venait de m'arriver, et dont je ne comptais lui parler qu'à distance convenable, de peur de quelque scène fâcheuse entre lui et son confrère.
Il était tard et nous voulions aller coucher à Caserte, pour visiter le lendemain les deux Capoues. Nous arrivâmes à notre gîte vers les sept heures du soir.
Heureusement, ce que nous désirions voir pouvait se voir au clair de la lune. Caserte est le Versailles napolitain. Bâti par Vanvitelli et commandé par Charles III, ce palais a la prétention d'être le plus grand palais de la terre, ce qui fait que très probablement il en est en même temps le plus triste. Ajoutez que, comme celui de Versailles, il est bâti dans un endroit où ce n'est qu'à force de travaux qu'on a pu lui faire quelques pauvres petits horizons. Il faut, on en conviendra, être bien royalement capricieux, quand on a Naples, Capo di Monte et Resina, pour venir habiter Caserte.
Il est vrai que Caserte a des chasses magnifiques, et que de tout temps, comme nous l'avons dit, les rois de Naples ont été de grands chasseurs devant Dieu. Un des trois parcs, parc fourré, noir, féodal, est encore aujourd'hui fort giboyeux, à ce que l'on assure. Ce beau parc, que nous vîmes à la nuit tombante, et qui n'y perdit certes rien, comme poésie et comme majesté, est flanqué d'un autre parc, bien peigné, bien soigné, bien frisé à la manière de celui de Versailles, avec une cascade assez belle qui tombe d'un sombre rocher qui me paraît être né sur place, ce qui arrive rarement aux rochers des jardins anglais, et une foule de statues représentant Diane, ses nymphes et le malheureux Actéon, d'indiscrète mémoire, déjà à moitié changé en cerf. Ce parc lui-même est voisin d'un jardin anglais, avec grottes, ruisseaux, ponts chinois, chaumières, serres et magnolias.
Nous soupâmes et nous couchâmes à Caserte, fort bien même, consignons-le en l'honneur de l'aubergiste, cela n'arrive pas souvent sur la route de Naples à Rome; il est vrai que je me trompe et que Caserte, placée en dehors des grands chemins, n'est sur aucune route.
Le lendemain matin, un cicérone, où n'y a-t-il pas de cicérone en Italie? nous proposa d'aller voir la magnifique filature de San Lucio. J'ai peu d'enthousiasme en général pour visiter les établissemens industriels: les directeurs de ces sortes d'établissemens sont presque toujours féroces; une fois qu'ils vous tiennent, ils ne vous font pas grâce d'un métier, ils ne vous épargnent pas un fil de soie. Aussi nous serions-nous privés de la magnifique filature, si je ne m'étais point rappelé que San Lucio était la fameuse colonie du roi Ferdinand: car le roi Ferdinand était non seulement un grand chasseur devant Dieu, mais aussi un grand pécheur devant les hommes: or, de son temps, il avait, pour le plaisir de ses yeux sans doute, rassemblé dans cette filature, qu'il avait fondée avec une bonté toute paternelle, les plus belles filles des environs: ces filles étaient fort reconnaissantes à leur fondateur, et lui prouvaient leur reconnaissance de toutes les manières. Enfin, le roi Ferdinand fut si paternel et les belles filles si reconnaissantes, qu'il résulta de ce double échange de sentimens vertueux toute une population de petits fileurs et de petites fileuses qui obtinrent de leur royal protecteur une espèce de constitution beaucoup plus libérale que celle de 1830: un des articles de cette constitution porte que les garçons seront exempt de tout service militaire, et que les filles auront chacune trois cents francs de dot; aussi les mariages abondent-ils à San Lucio.
A onze heures du matin nous quittâmes Caserte, et nous nous dirigeâmes sur l'ancienne Capoue.
Hélas! Capoue est de nos jours un de ces noms menteurs comme nous en ont tant légués les menteurs historiens de Rome; cependant il faut le dire, aux ruines qui existent encore, il est facile de voir de quelle importance était cette fameuse ville qui, selon Tite-Live, fut le tombeau de la gloire d'Annibal. Capoue, cette ville de la Campanie, dont la civilisation étrusque avait de cinq cents ans devancé la civilisation de Rome, et que Rome, la grande jalouseuse de toutes les gloires, traita comme Carthage, avait un magnifique amphithéâtre dont on peut encore admirer les ruines; car ce fut Capoue, la ville civilisée par excellence, qui inventa les combats de gladiateurs. D'où venait cette férocité instinctive aux féroces habitans de la Campanie? de l'excès des voluptés mêmes. Quand on est blasé sur les plaisirs doux et humains, il faut bien inventer d'autres plaisirs cruels et sanglans. Cicéron, qui, en sa qualité d'avocat, n'était jamais embarrassé de répondre par un paradoxe ou par une antithèse à une question quelconque, dit que c'était la fertilité du sol qui faisait la férocité des habitans. En tous cas, les Romains se chargèrent de faire oublier par des cruautés plus grandes toutes les cruautés qu'avaient pu commettre les Campaniens. Capoue, prise par eux, fut livrée au pillage, un peu démolie et beaucoup brûlée; ses habitans, réduits en esclavage, furent vendus à l'encan sur ses places publiques; enfin, ses sénateurs furent battus de verges et décapités. Il est vrai, à ce que dit le doux et bon Cicéron, que c'était une action commandée par la prudence, et non par l'amour du sang:—Non crudelitate, sed consilio.—Ajoutons qu'un des reproches de mollesse que firent les Romains aux Capouans fut d'avoir inventé le velarium, grande toile suspendue au dessus des cirques et des théâtres pour garantir les spectateurs du soleil; il est vrai que les Romains, s'apercevant bientôt à leur tour que mieux valait être à l'ombre qu'au soleil, adoptèrent le susdit velarium, si fort reproché à ces pauvres Campaniens.—Voir Suétone, article NÉRON.