Il y a un souvenir qu'éveillé encore tout naturellement Capoue: c'est celui d'Annibal. On trouve de par le monde historique une malheureuse. phrase de Florus, qui dit, à propos du héros de Cannes, de la Trebbia et de Thrasimène: Cum victoria posset uti, frui maluit; c'est-à-dire: Lorsqu'il pouvait user de sa victoire, il aima mieux en jouir. C'est un fort joli concetti antique, nous n'en disconvenons pas; mais, nous en sommes bien sûr, son auteur, en l'écrivant, ne comprenait pas toute la portée qu'il devait avoir. En effet, ce malheureux concetti a été pour Annibal ce que les deux fameuses chansons de M. de La Palisse et de M. de Marlborough ont été pour les deux grands capitaines de ce nom. Annibal, accusé de s'être endormi dans les délices, a été déshonoré à tout jamais.

Mais ce qu'il y a surtout de remarquable, ce sont les attaques de nos professeurs de collége, contre le fils d'Amilcar, à l'endroit de cette malheureuse Capoue; comme ils traitent ce fainéant d'Annibal; comme ils méprisent ce pauvre héros; comme à sa place ils auraient marché sur Rome; comme ils auraient pris Rome; comme ils auraient fait disparaître Rome de la surface de la terre! Il n'y a pas jusqu'à mon pauvre précepteur, un bon et excellent abbé, qui, à part les férules qu'il nous donnait, n'aurait pas voulu faire de mal à un enfant, qui n'eût établi son plan de campagne pour marcher sur Rome. Quand nous en étions à ce malheureux passage de Florus, il tirait son plan de sa bibliothèque, l'étendait sur notre table d'étude, faisait un compas de ses deux doigts, et nous montrait comme c'était chose facile que de s'emparer de la ville éternelle. Ah! s'il eût été à la place d'Annibal!

Il est vrai qu'il y a un autre abbé, et celui-là s'appelle l'abbé de Montesquieu, qui prétend qu'Annibal n'a fait qu'une halte de quelques jours pour reposer son armée, fatiguée par une marche de huit cents lieues et par trois victoires successives, ce qui équivaut presque à une défaite. Il est vrai encore qu'il y a d'autres esprits intelligens qui ont été chercher à Carthage même le secret de la temporisation d'Annibal, et qui ont vu que là, comme partout, il y avait de petits rhéteurs qui faisaient la guerre au grand général, des robes qui morigénaient la cuirasse, des plumes qui calomniaient l'épée. Annibal demandait des secours à cor et à cri. Rome était perdue, disait-il, l'Italie était à lui si on lui envoyait des secours. Mais on lui répondait, ou plutôt les rhéteurs répondaient à ses messages, car à lui ils n'eussent, selon toute probabilité, pas osé répondre; les rhéteurs répondaient donc: «Ou Annibal est vainqueur, ou Annibal est vaincu. S'il est vainqueur, il est inutile de lui envoyer des secours; s'il est vaincu, il faut le rappeler.»

C'est à peu près ce que l'on répondait à Bonaparte quand, lui aussi, s'endormait dans les délices du Caire, où il avait à lutter contre une insurrection tous les huit jours, et contre la peste deux fois par an. Mais Bonaparte avait affaire au directoire français et non au sénat carthaginois. Bonaparte répondit en traversant, lui troisième, la Méditerranée, et en venant faire le 18 brumaire.

Il y a encore, il faut le dire, entre ces deux opinions qui divisent en deux cette grande question historique, de savoir si Annibal est resté des mois à Capoue ou s'il n'y a fait qu'une halte de quelques jours, une troisième opinion qui prétend qu'Annibal n'y a jamais mis le pied.

Cette opinion pourrait bien être la vraie.

Cela me rappelle que les Romains, les incrédules s'entend, disent qu'il y a deux hommes qui ne sont jamais venus à Rome. Ces deux hommes, selon eux, sont l'apôtre saint Pierre et le président Dupaty.

Comme nous eussions fort mal dîné, et que, selon toute probabilité, nous n'eussions pas dormi du tout dans la ville des délices, nous partîmes, après avoir visité l'amphithéâtre et les quelques ruines qui l'entourent, pour la moderne Capoue.

La moderne Capoue est une fort jolie ville, selon Vauban, Montecuculli et Folard; elle est muraillée, bastionnée et poternée, elle a des lunes, des demi-lunes, des chemins de ronde, tout cela donnant sur un beau paysage, avec un horizon de montagnes d'un côté, et la mer de l'autre. Au reste, peu de choses à voir, excepté la cathédrale, soutenue presque entièrement par des colonnes enlevées à l'ancien amphithéâtre.

En sortant de Capoue, nous rencontrâmes un premier fleuve, que je crois être le Volturne: pardon, messieurs les savans, si je me trompe, je n'ai sous les yeux ni mes albums qui sont à Florence, ni mes cartes qui sont rue du Gazomètre, et que je serais obligé d'y aller chercher, ce qui n'en vaut pas la peine; et un second fleuve qui est à coup sûr le Garigliano, c'est-à-dire l'ancien Liris.