Nous traversâmes ce fleuve poétique de la façon la moins poétique de la terre. On nous mit, nous, nos chevaux et notre voiture, dans un bac, et on nous fit filer le long d'une corde, si bien que nous nous trouvâmes de l'autre côté au bout de cinq minutes. Notre passeur, au reste, était désolé; on méditait un pont en fil de fer,—un pont de fil de fer sur le Liris!
Pourquoi pas? on va bien du Pirée à Athènes en omnibus; et l'on remonte bien l'Euphrate en bateau à vapeur.
Au reste, c'est, on se le rappelle, sur les bords du Garigliano que notre armée fut défaite par Gonzalve, ce qui fait que Brantôme, redevenant Français un instant, après avoir passé, il y a trois cents ans, le Liris, au même endroit où nous venons de le passer nous-mêmes, s'écrie:
«Hélas! j'ai veu ces lieux là dernier, et mesme le Gariglian, et c'estait male tard, à soleil couchant, que les ombres et les masnes commencent à se paroistre comme fantosmes, plustôt qu'aux autres heures du jour, où il me sembloit que les asmes généreuses de ces braves François là morts s'eslevoient sur la terre et me parloient, et quasi me répondoient sur les plaintes que je leur faisois de leur combat et de leur mort.»
Nous touchions à la voie Appienne, là plus belle des voies antiques, celle sur laquelle les Romains qui avaient quelque prescience de l'endroit où ils mourraient, ordonnaient de placer leurs tombeaux. Elle existait du temps de la république. César, Auguste, Vespasien, Domitien, Nerva, Trajan et Théodoric la réparèrent successivement.
Arrivés où nous nous trouvions, elle s'élançait vers Bénévent, et s'en allait mourir à Brindes: ce fut cette route qu'Horace suivit dans son poétique voyage.
Nous traversions les souvenirs antiques, marchant en plein sur l'histoire et sur la fable, coudoyant à chaque pas Tacite et Horace. Notre postillon (un postillon romain ou napolitain pourrait parfaitement être reçu, soit dit en passant, à l'Académie des inscriptions et belles-lettres) nous apprit que quelques ruines, sur lesquelles nous allions sautillant de décombres en décombres, étaient l'ancienne Minturnes.
—Ainsi, les marais que l'on aperçoit d'ici? demandai-je en étendant le bras dans la direction de la route de San-Germano.
—Sont ceux où se cacha Marius, répondit mon postillon.
Je lui donnai deux pauli.