Nous avions passé notre journée à la recherche de l'insaisissable Mastrilla. La journée était perdue, ce qui n'était pas un grand malheur; mais ce qui compliquait notre situation, c'est qu'il fallait ou passer la nuit à Terracine, et l'on sait quelle terreur nous inspirait cette station, ou traverser les marais Pontins pendant l'obscurité. En restant à Terracine, nous étions sûrs d'être dévorés par les puces et par les punaises; en traversant les marais Pontins, nous risquions d'être dévalisés par les voleurs. Nous balançâmes un instant, puis nous nous décidâmes à traverser les marais Pontins.
Nous fîmes mettre les chevaux, à huit heures du soir; il faisait un clair de lune magnifique: nous chargeâmes nos fusils, nous montâmes, Jadin et moi, sur le siége de la voiture, et nous partîmes d'un assez bon train.
Les marais Pontins commencent en sortant de Terracine, et presque aussitôt le pays prend un caractère de tristesse particulière, que ne contribuent pas peu, sans doute, à lui donner, aux yeux des voyageurs, la crainte de la fièvre, qu'on y rencontre certainement, et celle des voleurs, qui vous y attendent peut-être. La route, tracée au beau travers du pays, s'étend par une ligne parfaitement droite, qu'accompagne de chaque côté un canal destiné à l'écoulement des eaux. Malheureusement, à ce qu'on assure, ces eaux, se trouvant au dessous du niveau de la mer, ne peuvent s'écouler dans la Méditerranée. Au delà du canal est un terrain mouvant et planté de grands roseaux.
Cette vaste solitude, où Pline comptait autrefois jusqu'à vingt-trois villes, n'offre pas aujourd'hui, à part les relais de poste, une seule habitation. Comme dans les Maremmes toscanes, une fièvre dévorante tuerait, en moins d'une année, l'imprudent qui oserait s'y fixer. Les voleurs qui l'exploitent ne font eux-mêmes qu'y passer, et, aussitôt leurs expéditions finies, ils se retirent dans les montagnes de Piperno, leur véritable domicile.
A mesure que nous avancions, le pays prenait un caractère de plus en plus mélancolique; et comme si nos chevaux et notre postillon eussent partagé l'inquiétude que sa mauvaise réputation pouvait inspirer, ils redoublaient, les uns de vitesse, l'autre de coups.
Après une heure et demie à peu près, nous aperçûmes à notre droite un grand feu qui jetait une lueur d'incendie à cent pas autour de lui; ce ne pouvaient être des voleurs, car, par cette imprudence, ils se fussent dénoncés eux-mêmes: nous demandâmes à notre postillon ce que c'était que ce feu; il nous répondit que c'était le relais de poste.
En effet, à mesure que nous avancions, nous apercevions à la lueur de la flamme une espèce de masure, et adossés aux murailles de cette masure, éclairés par le reflet du foyer, cinq ou six hommes immobiles et enveloppés de leurs manteaux. A notre approche et au bruit du fouet de notre postillon, deux se détachèrent du groupe, et montant eux-mêmes à cheval, ils prirent en main une espèce de lance et disparurent. Les autres continuèrent à se chauffer.
Arrivé en face du hangar, notre postillon s'arrêta, et, à peine arrêté, détela ses chevaux, demanda le prix de sa course, ainsi que la bonne main qui en était l'accompagnement obligé, et, sautant sur un de ses deux chevaux aussitôt qu'il les eut reçus, il tourna bride et repartit au galop. Au reste, ses chevaux étaient si bien habitués à ce retour précipité qu'il n'eut pas même besoin d'employer le fouet comme il avait fait en venant: on eût dit que ces animaux, partageant les inquiétudes de l'homme, avaient hâte de fuir ces contrées méphitiques et cet air pestilentiel.
Cependant nous étions restés au milieu de la route avec notre voiture dételée; et comme nous ne voyions s'avancer aucun quadrupède, comme pas un seul de ces bipèdes grelottans et accroupis autour du feu ne bougeait de sa place, je me décidai, voyant qu'ils ne venaient pas à moi, à aller à eux. En conséquence, je descendis de mon siége, je jetai mon fusil en bandouillère sur mon épaule et je m'avançai vers la masure.
Ils me laissèrent approcher sans faire un mouvement.