Remarquez que les écus romains ne sont pas démonétisés comme les nôtres et valent toujours six francs.
Il y en a même qui ont stipulé une petite rente, que le gouvernement leur paie trimestre par trimestre, aussi régulièrement que s'ils avaient placé leurs fonds sur l'Etat.
Malheureusement pour Gasparone, il s'était fait une de ces réputations qui ne permettent pas à ceux qui en ont joui de rentrer dans l'obscurité. On craignit, si on le laissait libre, qu'il ne lui reprit, un beau matin, quelque velléité de gloire, et que ce Napoléon de la montagne ne voulût aussi avoir son retour de l'Ile d'Elbe.
Aussi Gasparone et ses vingt-un compagnons furent-ils étroitement écroués dans la citadelle de Civitta-Vecchia.
Pendant les premiers temps, Gasparone jeta feu et flammes, mordant et secouant ses barreaux comme un tigre pris au piége, disant qu'il avait été trahi et que la liberté était une des conditions de la capitulation; mais le pape Léon XII, d'énergique mémoire, le laissa se démener tout à son aise, et peu à peu Gasparone se calma.
Tout le long de la route, le gouverneur nous entretint de petites espiègleries attribuées à Gasparone: il y en a quelques unes qui émanent d'un esprit assez original pour être racontées.
Gasparone était fils du chef des bergers du prince de L… Jusqu'à l'âge de seize ans sa conduite fut exemplaire: seulement peut-être dans son orgueil était-il un peu trop amoureux des beaux habits, des beaux chevaux et des belles armes qu'il voyait aux jeunes seigneurs romains. Mais cependant il y avait quelque chose que Gasparone préférait aux belles armes, aux beaux chevaux et aux beaux habits, c'était sa belle maîtresse Teresa.
Un dimanche, Gasparone et Teresa étaient chez le prince L…, qui était fort indulgent pour eux: les filles du prince, dont l'une était du même âge que Teresa, et l'autre un peu plus jeune, s'amusèrent à habiller la jeune paysanne avec une de leurs robes et à la couvrir de leurs bijoux. La jeune fille était coquette, cette riche toilette sous laquelle elle s'était trouvée un instant plus belle que sous son costume pittoresque de paysanne lui fit envie: sans doute, si elle eût demandé la robe et même quelques uns des bijoux aux filles du prince, celles-ci les eussent donnés; mais Teresa était fière comme une Romaine, elle eût eu honte devant les jeunes filles d'exprimer un pareil souhait; elle renferma son désir au plus profond de son coeur, se laissa dépouiller de sa robe, se laissa reprendre jusqu'à son dernier bijou. Seulement, à peine fut-elle sortie de la chambre des jeunes princesses que son beau front se pencha soucieux. Gasparone s'aperçut de sa préoccupation; mais à toutes les demandes qu'il lui fit sur ce qu'elle avait, Teresa se contenta de répondre, de ce ton si significatif de la femme qui désire une chose et qui n'ose dire quelle chose elle désire:—Que voulez-vous que j'aie?—je n'ai rien.
Le soir, Gasparone entra à l'improviste dans la chambre de Teresa, et trouva Teresa qui pleurait.
Cette fois, il n'y avait plus à nier le chagrin; tout ce que pouvait faire Teresa, c'était d'essayer d'en cacher la cause.