Pauvre mère! à qui Dieu enfonça sur la tête la couronne d'épines de son propre fils!

Le lendemain, à l'heure dite, j'étais à l'ambassade de France; M. de
Tallenay m'attendait, nous partîmes.

J'éprouvais, je l'avoue, l'émotion la plus profonde que j'eusse éprouvée de ma vie. Je ne sais s'il existe un homme plus accessible que moi aux impressions religieuses; j'avais déjà été reçu par quelques uns des rois de ce monde; j'avais vu un empereur qui en valait bien un autre, et qui s'appelait Napoléon, c'est-à-dire quelque chose comme Charlemagne ou comme César: mais c'était la première fois que j'allais me trouver face à face avec la plus sainte des majestés.

Deux fois depuis, j'eus l'honneur d'être reçu par Sa Sainteté, et la dernière fois même avec une bonté si particulière que j'en garderai une reconnaissance éternelle; mais chaque fois l'émotion fut la même, et je ne puis la comparer qu'à celle que j'éprouvai lorsque je communiai pour la première fois.

A moitié de l'escalier du Vatican, je fus forcé de m'arrêter, tant mes jambes tremblaient. Je passais au milieu des merveilles des anciens et des modernes sans les voir. J'étais comme les bergers qui suivaient l'étoile et qui ne regardaient qu'elle.

On nous introduisit dans une antichambre fort simple, meublée en bois de chêne. Nous attendîmes un instant, tandis qu'on prévenait Sa Sainteté. Cet instant fut pour moi presque de l'anxiété, tant mon émotion était grande; cinq minutes après, la porte s'ouvrit et l'on nous fit signe que nous pouvions passer.

M. de Tallenay m'avait mis au courant de l'étiquette; le pape reçoit toujours debout: trois fois celui qu'il daigne recevoir s'agenouille devant lui—une première fois sur le seuil de la porte—une seconde fois après être entré dans la chambre—une troisième fois à ses pieds. Alors il présente sa mule, sur laquelle est une croix brodée, pour que l'on voie bien que l'hommage rendu à l'homme remonte directement à Dieu, et que le serviteur des serviteurs du Christ n'est que l'intermédiaire entre la terre et le ciel.

Le pape ne parle, dans ses audiences, que latin ou italien, mais on peut lui parler le français qu'il entend parfaitement.

J'arrivai à la porte du cabinet pontifical plus tremblant encore que je ne l'avais été sur l'escalier: je suivais immédiatement l'ambassadeur, et entre lui et la porte j'aperçus Sa Sainteté debout et nous attendant.

C'était un beau et grand vieillard, âgé alors de soixante-sept ou soixante-huit ans, à la fois simple et digne, avec un air de paternelle bonté répandu sur toute sa personne: il portait sur la tête une petite calotte blanche et était vêtu d'une cimarre de même couleur, boutonnée du haut jusqu'en bas et tombant jusqu'à ses pieds.