—Son excellence oublie que c'est le vetturino qui paie son dîner et son coucher, et que par conséquent je n'ai aucun intérêt…

—Oui, mais la bonne main…

—C'est l'affaire de mes domestiques.

Je me levai et m'inclinai à mon tour devant mon hôte. Ce qu'il venait de me dire était littéralement vrai. Le brave homme m'avait rendu service pour le plaisir de me le rendre.

Un quart d'heure après, mon messager rentra avec la clé de ma loge; je pris mon chapeau, mes gants, et je descendis l'escalier suivi par l'un de mes gardes; je trouvai l'autre à dix pas de la porte: dès qu'il m'aperçut, il se mit en route, de sorte que nous nous avancions dans la rue du Cours échelonnés sur trois de hauteur. Au bout de dix minutes, j'étais installé dans ma loge, et mes deux carabiniers dans le parterre.

D'après le titre de l'ouvrage, j'étais venu dans l'intention de rire de la pièce et des acteurs: je fus donc assez étonné de me sentir pris, dès les premières scènes, par une exposition attachante. Je reconnus alors à travers la traduction italienne le faire allemand; je ne m'étais pas trompé: j'assistais à une pièce d'Iffland.

Au second acte, le rôle principal se développa; celui qui le remplissait était un beau jeune homme de vingt-huit à trente ans, ayant dans son jeu beaucoup de la mélancolie et de la grâce de celui de Lockroy. Depuis que j'étais en Italie, je n'avais rien vu qui se rapprochât autant de notre théâtre que la composition et l'exécution scénique de cet homme. Je cherchai son nom sur l'affiche. Il s'appelait Colomberti.

Lorsque le spectacle fut terminé, je lui écrivis trois lignes au crayon. Je lui disais que, s'il n'avait rien de mieux à faire, je le priais de venir recevoir, dans la loge no. 20, les complimens d'un Français qui ne pouvait les lui porter au théâtre, et je signai.

Cela était d'autant plus facile qu'en Italie la toile se baisse sans que pour cela les spectateurs évacuent la salle, les conversations commencées continuent, les visites en train s'achèvent; et, une heure après le spectacle, il y a encore quelquefois quinze ou vingt loges habitées.

Colomberti vint donc au bout d'un quart d'heure; il avait à peine pris le temps de changer de costume; il connaissait mon nom et avait même traduit Charles VII, il accourut donc, selon la coutume italienne, les bras et le visage ouverts. Il était venu à Paris en 1830, y avait étudié notre théâtre, le connaissait parfaitement et venait d'avoir un succès immense dans Elle est folle.