Nous causâmes long-temps de Scribe, qui est l'homme à la mode en Italie comme en France; quant à moi, j'aurais cru que son talent, plein d'esprit et de finesse locale, perdrait beaucoup au milieu d'un pays et d'une société étrangère. Mais point; Colomberti me raconta quelques uns de ses petits chefs-d'oeuvre, et je vis qu'il y restait encore, en dépouillant le style et les mots, une habileté de construction qui leur conservait dans une autre langue, sinon leur couleur, du moins leur intérêt. Les directeurs de théâtre ont si bien compris cela qu'ils mettent, comme nous l'avons dit, toutes les pièces sous le nom de notre illustre confrère, ce qui a bien aussi quelquefois son inconvénient.

Après avoir passé en revue à peu près toute notre littérature moderne, Colomberti revint à moi. Il me dit que mes ouvrages étaient défendus depuis Pérouse jusqu'à Terracine, et depuis Piombino jusqu'à Ancône. Puis il s'étonna que, dans un pays où ne pouvaient entrer mes oeuvres, je voyageasse aussi librement. Je lui montrai alors de ma loge mes deux carabiniers debout au parterre. Colomberti eut un mouvement de physionomie d'un comique admirable.

Je pris congé de lui en lui souhaitant toutes sortes de succès, qu'il est homme à obtenir, et dix minutes après nous rentrâmes à l'hôtel, moi et mes carabiniers, dans le même ordre que nous étions sortis.

Le lendemain, nous nous mîmes en route au point du jour. Vers les onze heures, nous aperçûmes le lac de Trasimeno. A midi nous atteignîmes la frontière.

Il n'y a si bonne compagnie qu'il ne faille quitter, disait le roi Dagobert à ses chiens. Quant à moi, le moment était venu de me séparer de la meute pontificale. La voiture s'arrêta juste au milieu de la ligne qui sépare la Toscane des États romains. Mes deux carabiniers descendirent tous deux, mirent le chapeau à la main, et tandis que l'un me montrait la limite des deux territoires, l'autre me lisait l'avis ministériel qui me condamnait à cinq ans de galères si jamais il me reprenait la fantaisie de mettre le pied sur les terres de Sa Sainteté. Je lui donnai quatre écus pour sa peine, à la charge cependant d'en remettre deux à son camarade; et chacun de nous reprit sa route, eux enchantés de moi, moi débarrassé d'eux.

Le lendemain soir j'arrivai dans la ville de Florence.

Quatre jours après, je reçus une réponse du marquis de Tallenay. Le pape avait été extrêmement peiné de ce qui venait de m'arriver, et avait eu la bonté de se faire rendre compte, à l'instant même des causes de mon arrestation.

Voici ce qui était arrivé:

Au moment de mon départ de Paris, quelque Soval romain avait écrit que M. Alexandre Dumas, ex-vice-président du comité des récompenses nationales, membre du comité polonais, et de plus auteur d'Antony, d'Angèle, de Teresa et d'une foule d'autres pièces non moins incendiaires, était sur le point de partir, avec une mission de la vente parisienne, pour révolutionner Rome. En conséquence, ordre avait été donné à l'instant même de ne pas laisser passer la frontière romaine à M. Alexandre Dumas, et, s'il la passait par hasard, de le reconduire en toute hâte de l'autre côté.

Malheureusement, comme on m'attendait par la route de Sienne, l'ordre fut échelonné sur la susdite route.