Le soir, contre l'habitude des premières représentations, la salle était pleine. La foule italienne, tout opposée à la nôtre, n'affronte jamais une musique inconnue. Non; à Naples surtout, où la vie est toute de bonheur, de plaisir, de sensations, on craint trop que l'ennui n'en ternisse quelques heures. Il faut à ces habitans du plus beau pays de la terre une vie comme leur ciel avec un soleil brûlant, comme leur mer avec des flots qui réfléchissent le soleil. Lorsqu'il est bien constaté que l'oeuvre est du premier mérite, lorsque la liste est faite des morceaux qu'on doit écouter et de ceux pendant lesquels on peut se mouvoir, oh! alors on s'empresse, on s'encombre, on s'étouffe: mais cette vogue ne commence jamais qu'à la sixième ou huitième représentation. En France, on va au théâtre pour se montrer; à Naples, on va à l'Opéra pour jouir.

Quant aux claqueurs, il n'en est pas question: c'est une lèpre qui n'a pas encore rongé les beaux succès, c'est un ver qui n'a pas encore piqué les beaux fruits. L'auteur n'a de billets que ceux qu'il achète, de loges que celles qu'il loue. Auteurs et acteurs sont applaudis quand le parterre croit qu'ils méritent de l'être, les jours de grand gala exceptés, où, comme nous l'avons dit, l'opinion du public est subordonnée à l'opinion de la cour; quand le roi n'y est pas, à celle de la reine; quand la reine est absente, à celle de don Carlos, et ainsi de suite jusqu'au prince de Salerne.

A sept heures précises, des huissiers parurent dans les loges destinées à la famille royale. Au même instant la toile se leva, et l'ouverture fit entendre son premier coup d'archet.

Ce fut donc une chose perdue que l'ouverture, si belle qu'elle fût. Moi-même tout le premier, et malgré l'intérêt que je prenais à la pièce et à l'auteur, j'étais plus occupé de la cour, que je ne connaissais pas, que de l'opéra qui commençait. Les aides-de-camp s'emparèrent de l'avant-scène; la jeune reine, la reine-mère et le prince de Salerne prirent la loge suivante; le roi et le prince Charles occupaient la troisième, et le comte de Syracuse, exilé dans la quatrième, conserva au théâtre la place isolée que sa disgrâce lui assignait à la cour.

L'ouverture, si peu écoutée qu'elle fût, parut bien disposer le public. L'ouverture d'un opéra est comme la préface d'un livre; l'auteur y explique ses intentions, y indique ses personnages et y jette le prospectus de son talent. On reconnut dans celle de Lara une instrumentation vigoureuse et soutenue, plutôt allemande qu'italienne, des motifs neufs et suaves qu'on espéra retrouver dans le courant de la partition, enfin une connaissance approfondie du matériel de l'orchestre.

Dès les premiers morceaux, je m'aperçus de la différence qui existe entre l'orchestre de Saint-Charles et celui de l'Opéra de Paris, qui tous deux passent pour les premiers du monde. L'orchestre de Saint-Charles consent toujours à accompagner le chanteur et laisse pour ainsi dire flotter la voix sur l'instrument comme un liége sur l'eau; il la soutient, s'élève et s'abaisse avec elle, mais ne la couvre jamais. En France, au contraire, le moindre triangle prétend avoir sa part des applaudissemens, et alors c'est la voix de l'artiste qui nage entre deux eaux. Aussi, à moins d'avoir dans le timbre une vigueur peu commune, est-il très rare que quelques notes de chant bondissent hors du déluge d'harmonie qui les couvre; et encore, comme les poissons volans, qui ne peuvent se maintenir au dessus de l'eau que tant que leurs ailes sont mouillées, à peine la voix redescend-elle dans le médium qu'on n'entend plus que l'instrumentation.

Un très beau duo entre Ronconi et la Persiani passa sans être remarqué. De temps en temps un général portait son lorgnon à ses yeux, examinait avec grand soin quelques dilettanti, puis appelait un aide-de-camp, et désignait tel ou tel individu au parquet ou dans les loges. L'aide-de-camp sortait aussitôt, reparaissait une minute après derrière le personnage désigné, lui disait deux mots, et alors celui-ci sortait et ne reparaissait plus. Je demandai ce que cela signifiait; on me répondit que c'étaient des officiers qu'on envoyait aux arrêts pour être venus en bourgeois au théâtre. Du reste, la cour paraissait si occupée de l'application de la discipline militaire, qu'elle n'avait pas encore pensé à donner ni aux musiciens ni aux acteurs un signe de sa présence; par conséquent l'ouverture et les trois quarts du premier acte avaient passé déjà sans un applaudissement. Ruoltz crut son opéra tombé et se sauva.

Le second acte commença, les beautés allèrent croissant; des flots d'harmonie se répandaient dans la salle: le public était haletant. C'était quelque chose de merveilleux à voir que cette puissance du génie qui pèse sur trois mille personnes qui se débattent et étouffent sous elle; l'atmosphère avait presque cessé d'être respirable pour tous les hommes, autour desquels flottaient des vapeurs symphoniques chaudes comme ces bouffées d'air qui précèdent l'orage; de temps en temps la belle voix de Duprez illuminait une situation comme un éclair qui passe. Enfin vint le morceau le plus remarquable de l'opéra: c'est une cavatine chantée par Lara au moment où, poursuivi par le tribunal, abandonné de ses amis, il en appelle à leur dévoûment et maudit leur ingratitude. L'acteur sentait qu'après ce morceau tout était perdu ou sauvé; aussi je ne crois pas que l'expression de la voix humaine ait jamais rendu avec plus de vérité l'abattement, la douleur et le mépris: toutes les respirations étaient suspendues, toutes les mains prêtes à battre, toutes les oreilles tendues vers la scène, tous les yeux fixés sur le roi. Le roi se retourna vers les acteurs, et au moment où Duprez jetait sa dernière note, déchirante comme un dernier soupir, Sa Majesté rapprocha ses deux mains. La salle jeta un seul et grand cri: c'était la respiration qui revenait à trois mille personnes.

Le premier torrent d'applaudissemens fut, comme d'habitude, reçu par l'acteur, qui salua; mais aussitôt trois mille voix appelèrent l'auteur avec une unanimité électrique; il n'y avait plus de rivalité nationale, il n'était plus question de savoir si le compositeur était Français ou Napolitain; c'était un grand musicien, voilà tout. On voulait le voir, l'écraser d'applaudissemens comme il avait écrasé le public d'émotions; on voulait rendre ce que l'on avait reçu.

Duprez chercha l'auteur de tous les côtés et revint dire au public qu'il était disparu. Le public comprit la cause de cette fuite, et les applaudissemens redoublèrent. Au bout d'un quart d'heure on reprit l'opéra.