Le dernier morceau était un rondo chanté par la Taquinardi; c'était quelque chose de déchirant comme expression. La maîtresse de Lara, après avoir essayé de le perdre par une fausse accusation, se traîne empoisonnée et mourante aux pieds de son amant en demandant grâce. La Malibran ou la Grisi, en pareille situation, se serait peu inquiétée de la voix, mais beaucoup du sentiment; la Taquinardi réussit par le moyen contraire; elle fila des sons d'une telle pureté, fit jaillir des notes si fleuries, s'épanouit en roulades si difficiles, qu'une seconde fois le roi applaudit et que la salle suivit son exemple. Cette fois l'auteur était revenu: on l'avait retrouvé, je ne sais où, dans les bras de Donizetti, qui l'assistait à ses derniers momens. Duprez le prit par une main, la Taquinardi par l'autre, et on le traîna plutôt qu'on ne le conduisit sur la scène.
Quant à moi, qui, comme compatriote et comme camarade, par esprit national et par amitié, avais senti dans cette soirée mon coeur passer par toutes les émotions, et qui avais appelé ce triomphe de toute mon âme, je le vis s'accomplir avec une pitié profonde pour celui qui en était l'objet: c'est que je connaissais ce moment suprême et cette heure où l'on est porté par Satan sur la plus haute montagne et où l'on voit au dessous de soi tous les royaumes de la terre; c'est que je savais que de ce faîte on n'a plus qu'à redescendre. Riche et heureux jusque alors, un homme venait tout à coup de changer son existence tranquille contre une vie d'émotions, sa douce obscurité contre la lumière dévorante du succès. Aucun changement physique ne s'était opéré en lui, et cependant cet homme n'était plus le même homme: il avait cessé de s'appartenir; pour des applaudissemens et des couronnes, il s'était vendu au public; il était maintenant l'esclave d'un caprice, d'une mode, d'une cabale; il allait sentir son nom arraché de sa personne comme un fruit de sa tige. Les mille voix de la publicité allaient le briser en morceaux, l'éparpiller sur le monde; et maintenant, voulût-il le reprendre, le cacher, l'éteindre dans la vie privée, cela n'était plus en son pouvoir, dût-il se briser d'émotions à trentre-quatre ans ou se noyer de dégoût à soixante; dût-il, comme Bellini, succomber avant d'avoir atteint toute sa splendeur, ou, comme Gros, disparaître après avoir survécu à la sienne.
1842.
Je ne m'étais pas trompé dans ma prévision: le vicomte Ruoltz, après avoir eu un succès à l'Opéra de Paris comme il en avait eu un à l'Opéra de Naples, a complètement abandonné la carrière musicale, et aussi bon chimiste qu'il était excellent compositeur, vient de faire cette excellente découverte dont le monde savant s'occupe en ce moment, et qui consiste à dorer le fer par l'application de la pile voltaïque.
IX
Le Lazzarone.
Nous avons dit qu'il y avait à Naples trois rues où l'on passait et cinq cents rues où l'on ne passait pas; nous avons essayé, tant bien que mal, de décrire Chiaja, Toledo et Forcella; essayons maintenant de donner une idée des rues où l'on ne passe pas: ce sera vite fait.
Naples est bâtie en amphithéâtre; il en résulte qu'à l'exception des quais qui bordent la mer, comme Marinella, Sainte-Lucie et Mergellina, toutes les rues vont en montant et en descendant par des pentes si rapides, que le corricolo seul, avec son fantastique attelage, peut y tenir pied.
Puis ajoutons que, comme il n'y a que ceux qui habitent de pareilles rues qui peuvent y avoir affaire, un étranger ou un indigène qui s'y égare avec un habit de drap est à l'instant même l'objet de la curiosité générale.
Nous disons un habit de drap, parce que l'habit de drap a une grande influence sur le peuple napolitain. Celui qui est vestito di pano acquiert par le fait même de cette supériorité somptuaire de grands priviléges aristocratiques. Nous y reviendrons.