Monsieur Gemellaro était un de ces savants comme je les aime, savants expérimentateurs, qui détestent toute théorie, et ne parlent que de ce qu'ils ont vu. Pendant tout le dîner, la conversation roula sur la montagne de notre hôte. Je dis la montagne de notre hôte, car monsieur Gemellaro est bien convaincu que l'Etna est à lui, et il serait fort étonné si un jour Sa Majesté le roi des Deux-Siciles lui en réclamait quelque chose.

Après l'Etna, ce que monsieur Gemellaro trouvait de plus grand et de plus beau, c'était Napoléon, cet autre volcan éteint, qui, pendant une irruption de quatorze ans, a causé tant de tremblements de trônes et de chutes d'empires. Son rêve était de posséder une collection complète des gravures qui avaient été faites sur lui; je le désespérai en lui disant qu'il faudrait en charger quatre vaisseaux, et qu'elles ne tiendraient pas dans le cratère des Monte-Rossi.

Après le dîner, monsieur Gemellaro s'informa des précautions que nous avions prises pour monter sur l'Etna: nous lui répondîmes que les précautions se bornaient à l'achat d'une bouteille de rhum, et à la cuisson de deux ou trois poulets. Monsieur Gemellaro jeta alors les yeux sur nos costumes, et, voyant Jadin avec sa veste de panne, et moi avec ma veste de toile, nous demanda en frissonnant si nous n'avions ni redingotes, ni manteaux. Nous lui répondîmes que nous ne possédions absolument pour le moment que ce que nous avions sur le corps. Voilà bien les Français, murmura monsieur Gemellaro en se levant; ce n'est pas un Allemand ou un Anglais qui s'embarquerait ainsi. Attendez, attendez. Et il alla nous chercher deux grosses capotes à capuchons, pareilles à nos capotes militaires, qu'il nous remit en nous assurant que nous n'aurions pas plutôt fait deux lieues au-delà de Nicolosi, que nous rendrions hommage à sa prévoyance.

La causerie se prolongea jusqu'à neuf heures du soir; notre guide vint alors frapper à la porte avec nos mulets. Nous lui demandâmes s'il était parvenu à se procurer quelques comestibles: il nous répondit en nous montrant quatre de ces malheureux poulets comme il n'en existe qu'en Italie, et qui, à eux quatre, ne valaient pas un bon pigeon de pied. En outre, il avait acheté deux bouteilles de vin, du pain, du raisin et des poires; avec cela il y avait de quoi faire le tour du monde.

Nous enfourchâmes nos montures, et nous nous mîmes en route par une nuit qui nous parut, au sortir d'une chambre bien éclairée, d'une effroyable obscurité; mais peu à peu, nous commençâmes à distinguer le paysage, grâce à la lueur des myriades d'étoiles qui parsemaient le ciel. Il nous parut d'abord, à la façon dont nos mulets s'enfonçaient sous nous, que nous traversions des sables. Bientôt nous entrâmes dans la seconde région, ou région des forêts, si toutefois les quelques arbres, éparpillés, malingres et tordus, qui couvrent le sol, méritent le nom de forêt. Nous y marchâmes deux heures à peu près, suivant de confiance le chemin où nous engageait notre guide, ou plutôt nos mulets, chemin qui, au reste, à en juger par les descentes et les montées éternelles, nous paraissait effroyablement accidenté. Déjà, depuis une heure, nous avions reconnu la justesse des prévisions de monsieur Gemellaro, relativement au froid, et nous avions endossé nos houppelandes à capuchons, lorsque nous arrivâmes à une espèce de masure sans toit, où nos mulets s'arrêtèrent d'eux-mêmes. Nous étions à la casa del Bosco ou della Neve, c'est-à-dire du Bois ou de la Neige, noms qu'elle mérite successivement l'été et l'hiver. C'était, nous dit notre guide, notre lieu de halte. Sur son invitation, nous mîmes pied à terre et nous entrâmes. Nous étions à moitié chemin de la casa Inglese; seulement, comme disent nos paysans, nous avions mangé notre pain blanc le premier.

La casa della Neve était comme un prélude à la désolation qui nous attendait plus haut. Sans toit, sans contrevents et sans portes, elle n'offrait d'autre abri que ses quatre murs. Heureusement notre guide s'était muni d'une petite hache: il nous apporta une brassée de bois; nous fîmes jouer immédiatement le briquet phosphorique, et nous allumâmes un grand feu. On comprendra qu'il fut le bienvenu, lorsqu'on saura qu'un petit thermomètre de poche que nous portions avec nous était déjà descendu de 18 degrés depuis Catane.

Une fois notre feu allumé, notre guide nous invita à dormir, et nous abandonna à nous-mêmes pour prendre soin de nos mulets. Nous essayâmes de suivre son conseil, mais nous étions éveillés comme des souris, et il nous fut impossible de fermer l'oeil. Nous suppléâmes au sommeil par quelques verres de rhum, et par force plaisanterie sur ceux de nos amis parisiens qui, à cette heure, prenaient tranquillement leur thé sans se douter le moins du monde que nous étions à courir la prétantaine dans les forêts de l'Etna. Cela dura jusqu'à minuit et demi; à minuit et demi, notre guide nous invita à remonter sur nos mulets.

Pendant notre halte, le ciel s'était enrichi d'un croissant qui, quelle qu'en fût la ténuité, suffisait cependant pour jeter un peu de lumière. Nous continuâmes à marcher un quart d'heure encore à peu près au milieu d'arbres qui devenaient plus rares de vingt pas en vingt pas, et qui finirent enfin par disparaître tout à fait. Nous venions d'entrer dans la troisième région de l'Etna, et nous sentions, au pas de nos mulets, quand ils passaient sur des laves, quand ils traversaient des cendres, ou quand ils foulaient une espèce de mousse, seule végétation qui monte jusque-là. Quant aux yeux, ils nous étaient d'une médiocre utilité, le sol nous apparaissant plus ou moins coloré, voilà tout, mais sans que nous pussions, au milieu de l'obscurité, distinguer aucun détail.

Cependant, à mesure que nous montions, le froid devenait plus intense, et, malgré nos houppelandes, nous étions glacés. Ce changement de température avait suspendu la conversation, et chacun de nous, concentré en lui-même comme pour y conserver sa chaleur, s'avançait silencieusement. Je marchais le premier, et, si je ne pouvais voir le terrain sur lequel nous avancions, je distinguais parfaitement à notre droite des escarpements gigantesques et des pics immenses, qui se dressaient comme des géants, et dont les silhouettes noires se dessinaient sur l'azur foncé du ciel. Plus nous avancions, plus ces apparitions prenaient des aspects étranges et fantastiques; on comprenait bien que la nature n'avait point fait ces montagnes ainsi, et que c'était une longue lutte qui les avait dépouillées. Nous étions sur le champ de bataille des titans; nous gravissions Pélion entassé sur Ossa.

Tout cela était terrible, sombre, majestueux; je voyais et je sentais parfaitement la poésie de ce nocturne voyage, et cependant j'avais si froid que je n'avais pas le courage d'échanger un mot avec Jadin pour lui demander si toutes ces visions n'étaient point le résultat de l'engourdissement que j'éprouvais, et si je ne faisais pas un songe. De temps en temps des bruits étranges, inconnus, qui ne ressemblaient à aucun des bruits que l'on entend habituellement, s'éveillaient dans les entrailles de la terre, qui semblait alors gémir et se plaindre comme un être animé. Ces bruits avaient quelque chose d'inattendu, de lugubre et de solennel, qui faisait frissonner. Souvent, à ces bruits, nos mulets s'arrêtaient tout court, approchaient leurs naseaux ouverts et fumants du sol, puis relevaient la tête en hennissant tristement, comme s'ils voulaient faire entendre qu'ils comprenaient cette grande voix de la solitude, mais que ce n'était point de leur propre mouvement qu'ils venaient troubler ses mystères.