Cependant nous montions toujours, et de minute en minute le froid devenait plus intense; à peine si j'avais la force de porter ma gourde de rhum à ma bouche. D'ailleurs, cette opération était suivie d'une opération plus difficile encore, qui consistait à la reboucher; mes mains étaient tellement glacées, qu'elles n'avaient plus la perception des objets qu'elles touchaient, et mes pieds étaient tellement alourdis qu'il me semblait porter une enclume au bout de chaque jambe. Enfin, sentant que je m'engourdissais de plus en plus, je fis un effort sur moi-même, j'arrêtai mon mulet, et je mis pied à terre. Pendant cette évolution, je vis passer Jadin sur sa monture. Je lui demandai s'il ne voulait pas en faire autant que moi; mais, sans me répondre, il secoua la tête en signe de refus et continua son chemin. D'abord il me fut impossible de marcher; il me semblait que je posais mes pieds nus sur des milliers d'épingles. J'eus alors l'idée de m'aider de mon mulet, et je l'empoignai par la queue; mais il appréciait trop l'avantage qu'il avait d'être débarrassé de son cavalier pour ne pas tenter de conserver son indépendance. A peine eut-il senti le contact de mes mains, qu'il rua des deux jambes de derrière; un de ses pieds m'atteignit à la cuisse et me lança à dix pieds en arrière. Mon guide accourut et me releva.

Je n'avais rien de cassé; de plus la commotion avait quelque peu rétabli la circulation du sang; je n'éprouvais presque pas de douleur, quoique, par ma chute, il me fût clairement prouvé que le coup avait été violent. Je me mis donc à marcher, et me sentis mieux. Au bout de cent pas, je trouvai Jadin arrêté; il m'attendait. Le mulet, qui l'avait rejoint sans moi ni le guide, lui avait indiqué qu'il venait de m'arriver un accident quelconque. Je le rassurai et nous continuâmes notre route; lui et le guide à mulet, moi à pied. Il était deux heures du matin.

Nous marchâmes trois quarts d'heure encore à peu près dans des chemins raides et raboteux, puis nous nous trouvâmes sur une pente doucement inclinée, où nous traversions de temps en temps de grandes flaques de neige dans lesquelles j'enfonçais jusqu'à mi-jambes, et qui finirent par devenir continues. Enfin cette sombre voûte du ciel commença à pâlir, un faible crépuscule éclaira le terrain sur lequel nous marchions, amenant un air plus glacé encore que celui que nous avions respiré jusque-là. A cette lueur terne et douteuse, nous aperçûmes devant nous quelque chose comme une maison; nous nous en approchâmes, Jadin au trot de son mulet, et moi en courant de mon mieux. Le guide poussa une porte, et nous nous trouvâmes dans la casa Inglese, bâtie au pied du cône pour le plus grand soulagement des voyageurs.

Mon premier cri fut pour demander du feu, mais c'était là un de ces souhaits instinctifs qu'il est plus facile de former que de voir s'accomplir; les dernières limites de la forêt sont à deux grandes lieues de la maison, et dans les environs, entièrement envahis par les laves, par les cendres ou par la neige, il ne pousse pas une herbe, pas une plante. Le guide alluma une lampe qu'il trouva dans un coin, ferma la porte aussi hermétiquement que possible, et nous dit de nous réchauffer de notre mieux en nous enveloppant dans nos houppelandes, et en mangeant un morceau, tandis qu'il conduirait ses mulets dans l'écurie.

Comme, à tout prendre, ce qu'il y avait de mieux à faire était de sortir de l'état de torpeur où nous nous trouvions, nous nous mîmes à battre la semelle de notre mieux, Jadin et moi. Enfermé dans la maison, le thermomètre marquait 6 degrés au-dessous de zéro: c'était une différence de 41 degrés avec la température de Catane.

Notre guide rentra, rapportant une poignée de paille et des branches sèches, que nous devions sans doute à la munificence de quelque Anglais, notre prédécesseur. En effet, il est arrivé quelquefois que ces dignes insulaires, toujours parfaitement renseignés à l'égard des précautions qu'ils doivent prendre, louent un mulet de plus, et, en traversant la forêt, le chargent de bois. Si peu anglomane que je sois, c'est un conseil que je donnerai à ceux qui voudraient faire le même voyage. Un mulet coûte une piastre, et je sais que j'aurais donné de grand coeur dix louis pour un fagot.

L'aspect de ce feu, de si courte durée qu'il dût être, nous rendit notre courage. Nous nous en approchâmes comme si nous voulions le dévorer, étendant nos pieds jusqu'au milieu de la flamme; alors, un peu dégourdis, nous procédâmes au déjeuner.

Tout était gelé, pain, poulets, vins et fruits; il n'y avait que notre rhum qui était resté intact. Nous dévorâmes deux de nos poulets comme nous eussions fait de deux alouettes; nous donnâmes le troisième à notre guide, et nous gardâmes le quatrième pour la faim à venir. Quant aux fruits, c'était comme si nous eussions mordu dans de la glace; nous bûmes donc un coup de rhum au lieu de dessert, et nous nous trouvâmes un peu restaurés.

Il était trois heures et demie du matin; notre guide nous rappela que nous avions encore trois quarts d'heure de montée au moins, et que si nous voulions être arrivés au haut du cône pour le lever du soleil, il n'y avait pas de temps à perdre.

Nous sortîmes de la casa Inglese. On commençait à distinguer les objets: tout autour de nous s'étendait une vaste plaine de neige, du milieu de laquelle, figurant un angle de quarante-cinq degrés à peu près, s'élevait le cône de l'Etna. Au-dessous de nous, tout était dans l'obscurité; à l'orient seulement, une légère teinte d'opale colorait le ciel sur lequel se découpaient en vigueur les montagnes de la Calabre.