A cent pas au-delà de la maison anglaise, nous trouvâmes les premières vagues d'un plateau de lave, qui tranchait par sa couleur noire avec la neige, du milieu de laquelle il sortait comme une île sombre. Il nous fallut monter sur ces flots solides, sauter de l'un à l'autre, comme j'avais déjà fait à Chamouny sur la Mer de glace, avec cette différence que des arêtes aiguës coupaient le cuir de nos souliers et nous déchiraient les pieds. Ce trajet, qui dura un quart d'heure, fut un des plus pénibles de toute la route.

Nous arrivâmes enfin au pied du cône, qui, quoique s'élevant de treize cents pieds au-dessus du plateau où nous nous trouvions, était complètement dépouillé de neige, soit que l'inclinaison en soit trop rapide pour que la neige s'y arrête, soit que le feu intérieur qu'il recèle ne laisse pas les flocons séjourner à sa surface. C'est ce cône, éternellement mobile, qui change de forme à chaque irruption nouvelle, s'abîmant dans le vieux cratère, et se reformant avec un cratère nouveau.

Nous commençâmes à gravir cette nouvelle montagne, toute composée d'une terre friable mêlée de pierres qui s'éboulait sous nos pieds et roulait derrière nous. Dans certains endroits, la pente était si rapide, que, du bout des mains et sans nous baisser, nous touchions le talus; de plus, à mesure que nous montions, l'air se raréfiait et devenait de moins en moins respirable. Je me rappelai tout ce que m'avait raconté Balmat lors de sa première ascension au mont Blanc, et je commençais à éprouver juste les mêmes effets. Quoique nous fussions déjà à mille pieds à peu près au-dessus des neiges éternelles, et que nous dussions monter encore à une hauteur de huit cents pieds, la houppelande que j'avais sur les épaules me devenait insupportable, et je sentais l'impossibilité de la porter plus longtemps; elle me pesait comme une de ces chappes de plomb sous lesquelles Dante vit, dans le sixième cercle de l'enfer, les hypocrites écrasés. Je la laissai donc tomber sur la route, n'ayant pas le courage de la traîner plus loin, et laissant à mon guide le soin de la reprendre en passant; bientôt il en fut ainsi pour le bâton que je portais à la main et pour le chapeau que j'avais sur la tête. Ces deux objets, que j'abandonnai successivement, roulèrent jusqu'à la base du cône, et ne s'arrêtèrent qu'à la mer de lave, tant la pente était raide. De son côté, je voyais Jadin qui se débarrassait aussi de tout ce que son costume lui paraissait offrir de superflu, et qui de cent pas en cent pas s'arrêtait pour reprendre haleine.

Nous étions au tiers de la montée à peu près, nous avions mis près d'une demi-heure pour monter quatre cents pieds; l'orient s'éclaircissait de plus en plus; la crainte de ne pas arriver au haut du cône à temps pour voir le lever du soleil nous rendit tout notre courage, et nous repartîmes d'un nouvel élan, sans nous arrêter à regarder l'horizon immense qui, à chaque pas, s'élargissait encore sous nos pieds; mais plus nous avancions, plus les difficultés s'augmentaient; à chaque pas la pente devenait plus rapide, la terre plus friable, et l'air plus rare. Bientôt, à notre droite, nous commençâmes à entendre des mugissements souterrains qui attirèrent notre attention; notre guide marcha devant nous et nous conduisit à une fissure de laquelle sortait un grand bruit, et poussée par un courant d'air intérieur, une fumée épaisse et soufrée. En nous approchant des bords de cette gerçure, nous voyions, à une profondeur que nous ne pouvions mesurer, un fond incandescent rouge et liquide; et, quand nous frappions du pied, la terre résonnait au loin comme un tambour. Heureusement la terre était parfaitement calme car, si le vent eût poussé cette fumée de notre côté, elle nous eût asphyxiés, tant elle portait avec elle une effroyable odeur de soufre.

Après une halte de quelques minutes au bord de cette fournaise, nous nous remîmes en route, montant de biais, pour plus de facilité; je commençais à avoir des tintements dans la tête, comme si le sang allait me sortir par les oreilles, et l'air, qui devenait de moins en moins respirable, me faisait haleter comme si la respiration allait me manquer tout à fait. Je voulus me coucher pour me reposer un peu, mais la terre exhalait une telle odeur de soufre, qu'il fallut y renoncer. J'eus l'idée alors de mettre ma cravate sur ma bouche, et de respirer à travers le tissu: cela me soulagea.

Cependant, petit à petit, nous étions arrivés aux trois quarts de la montée, et nous voyions à quelques centaines de pieds seulement au-dessus de notre tête le sommet de la montagne. Nous fîmes un dernier effort, et moitié debout, moitié à quatre pattes, nous nous remîmes à gravir ce court espace, n'osant pas regarder au-dessous de nous de peur que la tête nous tournât, tant la pente était rapide. Enfin Jadin, qui était de quelques pas plus avancé que moi, jeta un cri de triomphe: il était arrivé et se trouvait en face du cratère; quelques secondes après, j'étais près de lui. Nous nous trouvions littéralement entre deux abîmes.

Une fois arrivés là, et n'ayant plus besoin de faire des mouvements violents, nous commençâmes à respirer avec plus de facilité; d'ailleurs le spectacle que nous avions sous les yeux était tellement saisissant, qu'il dissipa notre malaise, si grand qu'il fût.

Nous nous trouvions en face du cratère, c'est-à-dire d'un immense puits de huit milles de tour et de neuf cents pieds de profondeur; les parois de cette excavation étaient depuis le haut jusqu'en bas recouvertes de matières scarifiées de soufre et d'alun; au fond, autant qu'on pouvait le voir de la distance où nous nous trouvions, il y avait une matière quelconque en ébullition, et de cet abîme montait une fumée ténue et tortueuse, pareille à un serpent gigantesque qui se tiendrait debout sur la queue. Les bords du cratère étaient découpés irrégulièrement et plus ou moins élevés. Nous étions sur un des points les plus hauts.

Notre guide nous laissa un instant tout à ce spectacle, en nous retenant de temps en temps cependant par notre veste quand nous nous approchions trop près du bord, car la pierre est si friable qu'elle pourrait manquer sous les pieds, et qu'on recommencerait la plaisanterie d'Empédocle; puis il nous invita à nous éloigner d'une vingtaine de pieds du cratère, pour éviter tout accident, et à regarder autour de nous.

L'orient, qui de la teinte opale que nous avions remarquée en sortant de la casa Inglese était passé à un rose tendre, était maintenant tout inondé des flammes du soleil, dont on commençait à apercevoir le disque au-dessous des montagnes de la Calabre. Sur les flancs de ces montagnes d'un bleu foncé et uniforme, se détachaient, comme de petits points blancs, les villages et les villes. Le détroit de Messine semblait une simple rivière, tandis qu'à droite et à gauche on voyait la mer comme un miroir immense. A gauche, ce miroir était tacheté de plusieurs points noirs: ces points noirs étaient les îles de l'archipel Lipariote. De temps en temps une de ces îles brillait comme un phare intermittent; c'était Stromboli, qui jetait des flammes. A l'occident, tout était encore dans l'obscurité. L'ombre de l'Etna se projetait sur toute la Sicile.