Pendant trois quarts d'heure, le spectacle ne fît que gagner en magnificence. J'ai vu le soleil se lever sur le Righi et sur le Faulhorn, ces deux titans de la Suisse: rien n'est comparable à ce qu'on voit du haut de l'Etna. La Calabre, depuis le Pizzo jusqu'au cap delle Armi, le détroit depuis Scylla jusqu'à Reggio, la mer de Tyrrhène et la mer d'Ionie; à gauche, les îles Éoliennes qui semblent à portée de la main; à droite, Malte, qui flotte à l'horizon comme un léger brouillard; autour de soi, la Sicile tout entière, vue à vol d'oiseau, avec son rivage dentelé de caps, de promontoires, de ports, de criques et de rades; ses quinze villes, ses trois cents villages; ses montagnes qui semblent des collines; ses vallées, qu'on croirait des sillons de charrues; ses fleuves, qui paraissent des fils d'argent, comme pendant l'automne il en descend du ciel sur l'herbe des prairies; enfin, le cratère immense, mugissant, plein de flammes et de fumée; sur sa tête le ciel, sous ses pieds l'enfer; un tel spectacle nous fit tout oublier, fatigues, danger, souffrance. J'admirais entièrement, sans restriction, de bonne foi, avec les yeux du corps et les yeux de l'âme. Jamais je n'avais vu Dieu de si près, et par conséquent si grand.

Nous restâmes une heure ainsi, dominant tout le vieux monde d'Homère, de Virgile, d'Ovide et de Théocrite, sans qu'il vînt à Jadin ni à moi l'idée de toucher un crayon, tant il nous semblait que ce tableau entrait profondément dans notre coeur et devait y rester gravé sans le secours de l'écriture ou du dessin. Puis nous jetâmes un dernier coup d'oeil sur cet horizon de trois cents lieues qu'on n'embrasse qu'une fois dans sa vie, et nous commençâmes à redescendre.

A part le danger de rouler du haut en bas du cône, la difficulté de la descente ne peut se comparer à celle de la montée. En dix minutes, nous fûmes sur l'île de lave, et, un quart d'heure après à la casa Inglese.

Le froid, toujours piquant, avait cessé d'être pénible; nous entrâmes dans la maison anglaise pour nous rajuster tant soit peu, car, ainsi que nous l'avons dit, notre toilette avait subi pendant l'ascension une foule de modifications.

La maison anglaise, que l'ingratitude des voyageurs finira par réduire à l'état de la casa della Neve, est encore un don précieux, quoique indirect, de la philanthropie scientifique de notre excellent hôte, monsieur Gemellaro. Il avait vingt ans à peine qu'il avait déjà calculé de quel inappréciable avantage serait pour les voyageurs qui montent sur l'Etna afin d'y faire des expériences météorologiques, une maison dans laquelle ils pussent se reposer des fatigues de la montée et se soustraire au froid éternel qui rend cette région inhabitable. En conséquence, il s'était adressé dix fois à ses concitoyens, soit de vive voix, soit par écrit, afin d'obtenir d'eux à cet effet une souscription volontaire; mais toutes ses tentatives avaient été sans succès.

Vers cette époque, monsieur Gemellaro fit un petit héritage; alors il n'eut plus recours à personne, et éleva par ses propres moyens une maison qu'il ouvrit gratis aux voyageurs. Cette maison était située, d'après son propre calcul, confirmé par celui de son frère, à 9 219 pieds au-dessus du niveau de la mer. Un voyageur reconnaissant écrivit au-dessus de la porte ces mots latins:

Casa haec quantula Etnam perlustrantibus gratissima.

Et la maison fut appelée dès lors la Gratissima.

Mais en bâtissant la Gratissima, monsieur Gemellaro n'avait fait que ce que ses moyens individuels lui permettaient de faire, c'est-à-dire qu'il avait offert un abri au savant. Ce n'était point assez pour lui: il voulut donner des moyens d'études à la science en meublant la maison de tous les instruments nécessaires aux observations météorologiques que les voyageurs de toutes les parties du monde venaient journellement y faire. C'était l'époque où les Anglais occupaient la Sicile. Monsieur Gemerallo s'adressa à lord Forbes, général des armées britanniques.

Lord Forbes adopta non seulement le projet de monsieur Gemellaro, mais il résolut même de lui donner un plus grand développement. Il ouvrit une souscription en tête de laquelle il s'inscrivit pour 71 000 francs. La souscription ainsi patronisée atteignit bientôt le chiffre nécessaire, et lord Forbes, près de la petite maison de monsieur Gemellaro, qui depuis sept ans était, comme nous l'avons dit, appelée la Gratissima, fit élever un bâtiment composé de trois chambres, de deux cabinets, et d'une écurie pour seize chevaux. C'est cette maison, qui était un palais en comparaison de sa chétive voisine, qui fut appelée du nom de ses fondateurs: