Du temps de Cicéron, et toute déchue qu'il la trouva de son ancienne prospérité, voilà ce qu'était encore Syracuse:
«Syracuse, dit Cicéron, est bâtie dans une situation à la fois forte et agréable. On y aborde facilement de tous côtés, soit par terre, soit par mer; ses ports, renfermés pour ainsi dire dans l'enceinte de ses murs, ont plusieurs entrées, mais ils sont joints les uns aux autres. La partie séparée par cette jonction forme une île; cette île est enfermée dans cette ville, si vaste qu'on peut réellement dire qu'elle renferme un tout composé de quatre grandes villes. Dans l'île est le palais d'Acron, dont les prêteurs se servent; là aussi s'élèvent, parmi d'autres temples, ceux de Diane et de Minerve: ce sont les plus remarquables. A l'extrémité de cette île est une fontaine d'eau douce nommée Aréthuse, d'une grandeur surprenante, riche en poissons, et qui serait envahie par les eaux de la mer, sans une digue qui l'en garantit. La deuxième ville est Acradine, où l'on trouve une grande place publique, de beaux portiques, un prytanée très riche d'ornements, un très grand édifice qui sert de lieu de réunion pour traiter les affaires publiques, et un magnifique temple consacré à Jupiter Olympien. La troisième est Tychè. Elle a reçu ce nom d'un temple de la Fortune qui y existait autrefois; elle renferme un lieu très vaste pour les exercices du corps, et plusieurs temples. Ce quartier de Syracuse est très peuplé. Enfin la quatrième ville est nommée Neapolis. Au haut de cette ville est un très grand théâtre; en outre, elle possède deux beaux temples, le temple de Cérès et le temple de Proserpine; on y remarque de plus une statue d'Apollon qui est fort grande et fort belle.»
Voilà la Syracuse de Cicéron telle que l'avaient faite les guerres d'Athènes, de Carthage et de Rome, telle que l'avaient laissée les déprédations de Verrès. Mais la vieille Syracuse, la Syracuse d'Hyéron et de Denys, la véritable Pentapolis enfin, était bien autrement belle, bien autrement riche, bien autrement splendide. Elle avait huit lieues de tour; elle avait un million deux cent mille habitants dont la richesse excessive était devenue proverbiale, au point qu'on disait à tout homme qui se vantait de sa fortune: Tout cela ne vaut pas la dixième partie de ce que possède un Syracusain. Elle avait une armée de cent mille hommes et de dix mille chevaux répartie derrière ses murailles; elle avait cinq cents vaisseaux qui sillonnaient la Méditerranée, du détroit de Gadès à Tyr, et de Carthage à Marseille. Elle avait enfin trois ports ouverts à tous les navires du monde: Trogyle, que dominaient les murailles d'Acradine, et que longeait la voie antique qui conduisait d'Ortygie à Catane; le grand port, le Sicanum sinus de Virgile, qui contenait cent vingt vaisseaux; le petit port, portus marmoreus, qu'Hiéron avait fait entourer de palais et Denys paver de marbre; et puis, pour que Syracuse n'eût rien à envier aux autres villes, elle eut Athènes pour rivale, Carthage pour alliée, Rome pour ennemie, Archimède pour défenseur, Denys pour tyran, et Timoléon pour libérateur.
A six heures nous mîmes pied à terre à Ortygie. On nous fit subir force formalités à la porte, ce qui nous fit perdre une demi-heure encore, de sorte qu'une fois entrés à Syracuse, nous n'eûmes que le temps de chercher un hôtel, de dîner et de nous coucher, remettant nos visites au lendemain matin.
J'avais une lettre pour un jeune homme, dont un ami commun, qui me recommandait à lui, m'avait promis merveille. C'était le comte de Gargallo, fils du marquis de Gargallo, auquel Naples doit la meilleure traduction d'Horace qui existe en Italie. Le comte était, m'avait-on dit, spirituel comme un Français moderne, et hospitalier comme un vieux Syracusain. L'éloge m'avait paru exagéré tant que je ne vis pas le comte; il me parut faible quand je l'eus connu.
A huit heures du matin, je me présentai chez le comte de Gargallo. Il était encore couché. On lui porta ma lettre et ma carte. Il sauta à bas du lit, accourut, et nous tendit la main avec une telle cordialité, qu'à partir de ce moment je sentis que nous étions amis à toujours.
Le comte de Gargallo n'était, à cette époque, jamais venu à Paris, et cependant il parlait français comme s'il eût été élevé en Touraine, et connaissait notre littérature en homme qui en fait une étude particulière. Aux premiers mots qu'il prononça, au premier geste qu'il fit, il me rappela beaucoup, pour l'accent, l'esprit et les façons, mon bon et cher Méry, qu'il n'avait jamais vu et qu'il ne connaissait que de nom; il pouvait, comme on le voit, choisir plus mal.
Le comte mit à notre disposition sa maison, sa voiture et sa personne; nous le remerciâmes pour la première offre, et nous acceptâmes les deux autres. Il fut convenu que, pour mettre de l'ordre dans nos investigations, nous commencerions par Ortygie, qui, ainsi que nous l'avons dit, est maintenant Syracuse, puis, que nous visiterions successivement Neapolis, Acradine, Tyehè et Olympicum.
Pendant que nous établissions notre plan de campagne, on dressait la table, et, pendant que nous déjeunions, on mettait les chevaux à la voiture. C'était, comme on le voit, de l'hospitalité intelligente au premier degré; au reste, le comte aurait pu, à la rigueur, offrir aux étrangers les soixante lits d'Agathocle, car il avait cinq maisons à Syracuse.
Notre première visite fut pour le musée; il est de création moderne et date de vingt-cinq à vingt-six ans; d'ailleurs, Naples a l'habitude d'enlever à la Sicile ce qu'on y trouve de mieux. Il n'en reste pas moins au musée de Syracuse une belle statue d'Esculape, et cette fameuse Vénus Callipyge dont parle Athénée. La statue de la déesse me parut digne de la réputation européenne dont elle jouit.