Du musée nous allâmes à l'emplacement de l'ancien temple de Diane: c'est le plus ancien monument grec de Syracuse. Cette ville devait un temple à Diane, car Ortygie appartenait à cette déesse. Elle l'avait obtenue de Jupiter, dans le partage qu'il avait fait de la Sicile entre elle, Minerve et Proserpine, et lui avait donné ce nom en souvenir du bois d'Ortygie à Délos, où elle était née; aussi célébrait-on à Syracuse une fête de trois jours en son honneur. Ce fut pendant une de ces fêtes que les Romains, arrêtés depuis trois ans par le génie d'Archimède, s'emparèrent de la ville. Deux colonnes d'ordre dorique, enchâssées dans un mur mitoyen de la rue Trabochetto, sont tout ce qui reste de ce temple.
Le temple de Minerve, converti en cathédrale au XIIe siècle, est mieux conservé que celui de sa soeur consanguine, et doit sans doute cette conservation à la transformation qu'il a subie; les colonnes qui en sont demeurées debout, sont d'ordre dorique, cannelées et saillantes à l'extérieur de la muraille qui les réunit, et fort inclinées d'un côté depuis le tremblement de terre de 1542.
J'avais réservé ma visite à la fontaine Aréthuse pour la dernière. La fontaine Aréthuse est, pour tout poète, une vieille amie de collège: Virgile l'invoque dans sa dixième et dernière églogue, adressée à son ami Gallus, et Ovide raconte d'elle des choses qui font le plus grand honneur à la moralité de cette nymphe. Il est vrai qu'il met le récit dans la bouche de la nymphe elle-même, qui, comme toutes les faiseuses de mémoire, aurait bien pu ne se peindre qu'en buste. Quoi qu'il en soit, voici ce que le bruit public disait d'elle:
Aréthuse était une des plus belles et des plus sauvages nymphes de la suite de Diane. Chasseresse comme la fille de Latone, elle passait sa journée dans les bois, poursuivant les chevreuils et les daims, et ayant presque honte de cette beauté qui faisait la gloire des autres femmes. Un jour qu'elle venait de poursuivre un cerf, et qu'elle sortait tout échevelée et haletante de la forêt de Stymphale, elle rencontra devant elle une eau si pure, si calme et si doucement fugitive, que, quoique le fleuve eût plusieurs pieds de profondeur, on en voyait le gravier comme s'il eût été à découvert. La nymphe avait chaud, elle commença par tremper ses beaux pieds nus dans le fleuve, puis elle y entra jusqu'aux genoux; puis enfin, invitée par la solitude, elle détacha l'agrafe de sa tunique, déposa le chaste vêtement sur un saule, et se plongea tout entière dans l'eau. Mais à peine y fut-elle, qu'il lui sembla que cette eau frémissait d'amour, et la caressait comme si elle eût eu une âme. D'abord Aréthuse, certaine d'être seule, y fit peu d'attention; bientôt cependant il lui sembla entendre quelque bruit: elle courut au bord; malheureusement elle était si troublée, qu'au lieu de gagner la rive où était sa tunique, la pauvre nymphe se trompa et gagna la rive opposée. Elle y était à peine, qu'un beau jeune homme éleva la tête du milieu du courant, secoua ses cheveux humides, et, la regardant avec amour, lui dit: «Où vas-tu, Aréthuse? Belle Aréthuse, où vas-tu?»
Peut-être une autre se fût-elle arrêtée à ce doux regard et à cette douce voix; mais, nous l'avons dit, Aréthuse était une vierge sauvage qui, n'accompagnant Diane que le jour, n'avait jamais vu la prude meurtrière d'Actéon s'humaniser de nuit pour le beau berger de la Carie. Aussi, au lieu de s'arrêter, elle se prit à fuir nue et toute ruisselante comme elle était. De son côté, Alphée ne fît qu'un bond du milieu de son cours sur sa rive, et se mit à sa poursuite nu et ruisselant comme elle; ils traversèrent ainsi, et sans qu'il la pût atteindre, Orchomène, Psophis, le mont Cyllène, le Ménale, l'Erymanthe et les campagnes voisines d'Elis, franchissant les terres labourées, les bois, les rochers, les montagnes, sans que le dieu pût gagner un pas sur la nymphe. Mais enfin, quand vint le soir, la belle fugitive sentit qu'elle commençait à s'affaiblir; bientôt elle entendit les pas du dieu qui pressaient ses pas; puis, aux derniers rayons du soleil, elle vit son ombre qui touchait la sienne, elle sentit une haleine ardente brûler ses épaules. Alors elle comprit qu'elle allait être prise, et que, brisée de cette longue course, elle n'aurait plus de force pour se défendre: «A moi! cria-t-elle, ô divine chasseresse! Souviens-toi que souvent tu m'as jugée digne de porter ton arc et tes flèches! Diane, déesse de la chasteté, prends pitié de moi!»
Et, à ces mots, la nymphe se vit enveloppée d'un nuage; Alphée, quoique près de l'atteindre, la perdit à l'instant de vue. Au lieu de s'éloigner découragé, il resta obstinément à la même place. Mais, quand le nuage disparut, où était la nymphe, il n'y avait plus qu'un ruisseau; Aréthuse était métamorphosée en fontaine.
Alors Alphée redevint fleuve, et changea le cours de ses eaux pour les mêler à celles de la belle Aréthuse; mais Diane, la protégeant jusqu'au bout, lui ouvrit une voie souterraine. Aréthuse prit aussitôt son cours au-dessous de la Méditerranée, et ressortit à Ortygie. Alphée, de son côté, s'engouffra près d'Olympie, et, toujours acharné à la poursuite de sa maîtresse, reparut à deux cents pas d'elle dans le grand port de Syracuse.
Aréthuse soutint toujours qu'elle n'avait pas rencontré Alphée dans son voyage sous-marin, mais, quelque serment que fît la pauvre nymphe, un pareil voisinage ne laissait pas d'être tant soit peu compromettant. Depuis cette époque, toutes les fois qu'on parlait de la chasteté d'Aréthuse devant Neptune et Amphitrite, les deux augustes époux souriaient de façon à faire croire qu'ils en savaient plus qu'ils ne voulaient en dire sur le passage du fleuve et de la fontaine à travers leur liquide royaume.
Cependant, si problématique que fût la virginité de la nymphe, nous n'en réclamâmes pas moins l'honneur de lui être présentés. On nous conduisit devant un lavoir immonde, où une trentaine de blanchisseuses, les manches retroussées jusqu'aux aisselles, et les robes relevées jusqu'aux genoux, tordaient les chemises des Syracusains. On nous dit: Saluez, voici la fontaine demandée. Nous étions en face de la belle Aréthuse. Ce n'était pas la peine de faire tant la prude pour en arriver là.
Nous fûmes curieux néanmoins de goûter cette eau miraculeuse; nous prîmes un verre, et nous le plongeâmes à l'endroit même où elle sort du rocher; elle est, à l'oeil, d'une limpidité parfaite, mais un peu saumâtre au goût. C'est une preuve de plus contre la pauvre nymphe, et qui porterait à penser qu'elle ne s'en est pas même tenue, comme le dit Ausone, aux purs baisers de son amant; incorruptarum miscentes oscula aquarum.