A la fin du couplet, la jalousie du premier se souleva doucement, et Gabriello en vit sortir la jolie tête de Gelsomina avec sa couronne de jasmins et de daphnés. Le jeune homme monta aussitôt sur une borne, et lui prit la main qu'il baisa; mais tout se borna là. Après deux heures des protestations de l'amour le plus chaste et le plus pur, la jalousie retomba. Le jeune homme resta encore un instant à prier; mais la petite main repassa seule à travers les planchettes, puis, après avoir été baisée et rebaisée vingt fois, elle se retira à son tour. Ce fut vainement alors que Gaëtano pria et implora; Gabriello entendit le bruit de la fenêtre qui se refermait. Le jeune homme, au lieu d'être reconnaissant de ce qu'on avait fait pour lui, sauta à terre avec un mouvement de dépit. Gabriello pensa qu'il allait se retirer; il descendit vivement. En effet, au moment où il ouvrait la porte, le jeune homme tournait le coin de la rue. Gabriello marcha derrière lui.

Il prit la rue de Tolède, qu'il suivit jusqu'à la place de la Marine, puis il longea le quai et entra dans une petite maison située au bord de la mer. Gabriello fit, pour la reconnaître, une croix sur la maison avec de la craie rouge, et il rentra tranquillement chez lui.

Le lendemain, il connaissait Gaëtano comme il connaissait Gelsomina. C'était un beau garçon de vingt-quatre à vingt-cinq ans, pêcheur de son état, d'un caractère froid et retiré en lui-même, et si préoccupé d'assortir sa toilette à sa figure, que ses camarades ne l'appelaient que le glorieux.

De ce moment, le plan de Gabriello fut arrêté.

Il alla trouver la plus adroite et la plus jolie fille qu'il put rencontrer à Palerme: c'était une Catanaise qu'un marquis syracusain avait séduite, puis abandonnée après avoir vécu près d'un an avec elle. Pendant cette année elle avait pris certaines façons de grande dame; c'était tout ce qu'il fallait à Gabriello.

Il prit un appartement petit, mais élégant, dans un des plus beaux quartiers de la ville. Il loua pour un mois les plus jolis meubles qu'il put trouver; il alla chercher sa Catanaise, la conduisit dans l'appartement, lui donna pour femme de chambre une fille qui était sa maîtresse; puis, une fois installée, il lui fit sa leçon. Tout cela lui prit huit jours.

Le neuvième était un dimanche; ce dimanche amenait la fête d'un village voisin de Palerme nommé Belmonte; Gelsomina vint à cette fête avec trois ou quatre de ses jeunes amies. Gaëtano n'était point encore arrivé, mais, en cherchant de tous côtés celui pour qui elle était venue, les yeux de Gelsomina s'arrêtèrent sur une petite barque tout enrubannée et à la poupe de laquelle flottait un pavillon de soie; c'était la barque de Gaëtano qui traversait le golfe et qui venait de Castellamare à la Bagherie. Arrivé à la côte, Gaëtano amarra sa barque et sauta sur le rivage: il avait un simple habit de pêcheur, mais son bonnet phrygien était du pourpre le plus vif; sa veste de velours était brodée comme un cafetan arabe; sa ceinture aux mille couleurs était de la plus belle soie de Tunis; enfin, son pantalon plissé était de la plus fine toile de Catane. Toutes les jeunes filles, en apercevant le beau pêcheur, poussèrent un cri d'admiration; Gelsomina seule resta muette, mais elle rougit d'orgueil et de plaisir.

Gaëtano fut tout à Gelsomina; et cependant, quoiqu'il parût fier d'elle comme elle était fière de lui, les regards du beau jeune homme ne laissaient pas de s'égarer de la modeste jeune fille aux nobles dames qui étaient venues, des villas voisines, voir cette fête populaire à laquelle elles dédaignaient de prendre part. Plusieurs d'entre elles remarquèrent même Gaëtano, et se le montrèrent du doigt avec cette naïveté des femmes italiennes, qui s'arrêtent devant un beau garçon, et qu'elles regardent comme elles regarderaient un beau chien ou un beau cheval. Gaëtano répondit à leurs regards par un regard de dédain; mais, dans ce regard de Gaëtano, il y avait pour le moins autant d'envie que d'orgueil, et l'on comprenait facilement qu'il donnerait bien des choses pour être l'amant d'une de ces fières beautés qu'en apparence il semblait haïr.

Gelsomina ne voyait qu'une chose: c'est que son Gaëtano était le roi de la fête, c'est qu'on l'enviait d'être aimée par le beau pêcheur; et, jugeant le coeur de son amant par le sien, elle était heureuse.

Gaëtano proposa à Gelsomina et à ses amies de les ramener dans sa barque. Les jeunes filles acceptèrent, et tandis qu'un jeune frère de Gaëtano, enfant de douze ans, tenait le gouvernail, le beau pêcheur s'assit à la proue, prit sa mandoline et, au milieu de cette belle nuit, sous ce ciel magnifique, sur cette mer d'azur, il se mit à chanter les plus douces chansons de Méli, l'Anacréon sicilien.