On aborda ainsi près de la cabane de Gaëtano; puis il amarra sa barque. Les jeunes filles descendirent. Le beau pêcheur conduisit Gelsomina et deux de ses compagnes qui demeuraient dans le même quartier qu'elle jusqu'au coin de la rue qu'elle habitait; puis, arrivé là, il les quitta, et Gelsomina rentra avec une de ses amies qui, un instant après, sortit, accompagnée à son tour de la vieille Assunta, la nourrice de Gelsomina.

Gabriello s'était remis a son poste à la même heure que la veille; il vit Gaëtano passer, repasser, s'arrêter et faire le signal. Comme la veille, les deux amants causèrent jusqu'à deux heures du matin; mais, comme la veille encore, leur entretien demeura chaste et pur, et leurs caresses se bornèrent à quelques baisers déposés sur la main de Gelsomina.

Gaëtano ne douta plus qu'ils ne se vissent ainsi chaque nuit; mais il ne douta pas non plus que, malgré ces entretiens, Gelsomina ne fût digne en tout point de représenter la déesse de la Sagesse sur le char de sainte Rosalie.

Le lendemain, comme Gaëtano venait à son rendez-vous habituel, une femme, couverte d'un long voile noir, l'accosta et lui glissa un petit billet dans la main. Gaëtano voulut l'interroger, mais la femme voilée appuya par-dessus son voile son doigt sur sa bouche en signe de silence, et Gaëtano étonné la laissa se retirer sans faire un seul mouvement pour la retenir.

Gaëtano resta un instant immobile à la place où il était, reportant ses yeux du billet à la femme voilée et de la femme voilée au billet; puis, s'approchant vivement d'une madone devant laquelle brûlait une lampe, il lut ou plutôt il dévora les quelques lignes que le papier contenait. C'était une déclaration d'amour, qui n'avait pour signature que ces mots, dont l'effet, au reste, fut magique sur Gaëtano: Une des plus grandes dames de la Sicile.

On lui disait en outre que, s'il était disposé à répondre à cet amour, il retrouverait le lendemain, à la même heure et à la même place, la même femme voilée, qui le conduirait près de l'inconnue que la violence de sa passion forçait à faire près de lui cette étrange démarche.

A cette lecture, le visage de Gaëtano s'éclaira d'une orgueilleuse joie. Il releva le front, secoua la tête, et respira comme un homme qui arrive tout à coup, et au moment où il s'en doutait le moins, à un but longtemps poursuivi; puis, quoiqu'il fût minuit passé, il resta encore un instant pensif, debout et les bras croisés, devant la madone, relut une seconde fois le billet, le glissa dans la poche de côté de sa veste, et prit la rue qui conduisait à la maison de Gelsomina.

Quoique aucun signal n'eût été fait, la pauvre enfant était à sa fenêtre; c'était la première fois, depuis que Gaëtano lui avait dit qu'il l'aimait, que Gaëtano se faisait attendre.

Enfin il parut, non point tendre et empressé comme d'habitude, mais contraint, gêné, inquiet. Dix fois Gelsomina, s'apercevant de sa préoccupation, lui demanda quelle pensée le tourmentait. Gaëtano dit qu'il était indisposé, souffrant, et que, si le lendemain il ne se sentait pas mieux, il était possible qu'il ne vînt même pas.

En face de cette crainte, Gelsomina oublia toute autre chose; il fallait en effet que Gaëtano fût bien malade pour n'avoir point la force de venir voir sa Gelsomina, que depuis un an il venait voir, en lui disant lui-même que peut-être l'habitude qu'il avait d'une inaltérable santé faisait qu'il exagérait les douleurs qu'il éprouvait, et qu'en tout cas il ferait tout au monde pour venir à l'heure ordinaire.