—Adieu, seigneur Gabriello.
—Au revoir. Excellence.
Gabriello rentra chez lui; il lui était venu, tout en causant avec le prince de G…, une idée lumineuse qu'il avait besoin de mûrir. Toute la journée et toute la nuit, il la retourna dans sa tête; le lendemain il commença de la mettre à exécution.
Dès le matin, il alla trouver Fra Leonardo dans sa cellule, se jeta à ses pieds en lui disant qu'il était un grand pécheur, mais que la grâce de Dieu l'avait touché, et qu'il s'adressait à lui pour qu'il le soutînt dans la bonne voie, hors de laquelle il avait si longtemps marché.
Il lui confessa ensuite l'infâme métier qu'il exerçait, se frappant la poitrine avec tant de componction et de remords, à chaque nouvel aveu qui sortait de sa bouche, que Fra Leonardo, voyant dans cet homme un miracle de conversion, ne put s'empêcher de lui demander comment le repentir lui était venu.
Alors Gabriello lui raconta qu'il avait été chargé par un grand seigneur de perdre Gelsomina, mais qu'à peine l'avait-il vue qu'il était devenu amoureux d'elle, et n'avait pas même osé lui parler. Longtemps il avait combattu cet amour, sachant bien qu'il était indigne d'une si chaste jeune fille; mais enfin il avait pensé qu'il n'y a pas de crime si grand que le repentir n'efface, pas de conduite si souillée que l'absolution ne lave. Il avait donc pris la résolution d'aller se jeter aux genoux du père de Gelsomina, et de lui tout dire, lorsqu'il avait appris que celle qu'il aimait venait d'entrer dans un couvent. Alors, dans son désespoir, il était venu à Fra Leonardo pour lui dire que son parti était pris, et que, si Gelsomina se faisait religieuse, lui, de son côté, était décidé à entrer en religion, en abandonnant la moitié de ce bien si mal acquis aux pauvres, et en faisant de l'autre moitié un fonds pour marier quelque fille pauvre et sage qui aurait refusé de s'enrichir aux dépens de son honneur.
Une pareille détermination toucha le bon capucin jusqu'aux larmes; il dit à son pénitent que tout n'était pas encore perdu, et que Gelsomina ne persisterait peut-être point dans une résolution prise en un moment d'exaltation, et qui mettait son vieux père au désespoir. En outre il promit d'user de toute son influence sur elle pour la déterminer à ne point prendre pour une vocation sérieuse ce vertige religieux qui l'avait saisie lorsqu'elle avait regardé le monde du haut de sa douleur. Gabriello se jeta aux pieds du moine, et lui baisa les genoux en lui demandant la permission de revenir tous les jours.
Fra Leonardo raconta tout au père de Gelsomina; le pauvre vieillard, compatissant à une douleur qu'il partageait, demanda à voir ce pauvre jeune homme afin de pleurer avec lui. Le moine promit de le lui amener le lendemain.
Le lendemain, à l'heure convenue, le père de Gelsomina vit arriver Fra Leonardo et son pénitent. Les deux affligés se jetèrent dans les bras l'un de l'autre; Gelsomina était le lien qui les unissait: aussi, ne parlèrent-ils que d'elle; c'étaient les premiers moments de consolation que le vieux Mario eût goûtés depuis que sa fille était au couvent. Aussi, lorsque Gabriello le quitta, fit-il promettre au jeune homme qu'il reviendrait le voir le lendemain.
Non seulement Gabriello n'avait garde de manquer à un pareil rendez-vous, mais encore il y vint longtemps avant l'heure indiquée. Le vieillard lui sut gré d'être plus qu'exact, et ils passèrent une partie de la journée ensemble.