Quant à Gaëtano, on n'en entendait pas même parler; il avait la tête plus que jamais affolée de sa prétendue marquise.
Fra Leonardo voyait Gelsomina tous les jours. Il lui raconta d'abord, sans qu'elle y fît grande attention, la conversion miraculeuse qu'elle avait faite; puis il lui peignit le désespoir de Gabriello en la perdant. Gelsomina savait ce que c'était que les douleurs de l'amour, elle plaignait au fond du coeur le jeune homme qui les éprouvait.
Quelques jours après, Gelsomina consentit à voir son père, mais à condition qu'il n'essaierait pas de la dissuader de sa résolution de se faire religieuse; le vieux Mario promit tout ce que l'on voulut, et ne lui parla tout le temps que de Gabriello, qui avait pour lui tous les soins qu'un fils aurait pour son père. Gelsomina remercia Dieu de ce qu'il rendait au vieillard l'enfant qu'il avait perdu.
Quelque temps après, comme Fra Leonardo vit Gelsomina plus tranquille, il commença à l'entretenir des véritables devoirs d'une chrétienne. Le premier de ces devoirs, selon lui, était d'honorer ses parents et de leur obéir en tous points, un père et une mère étant en ce monde la divinité visible pour leurs enfants.
Vers la même époque, le vieux Mario se hasarda à reparler à sa fille de ses anciens rêves paternels, comment il avait songé parfois au bonheur qu'il éprouverait à mourir entre les bras de ses petits-fils; puis il demanda à Gelsomina, les larmes aux yeux, s'il lui fallait renoncer pour toujours à cet espoir. Gelsomina pleura, mais ne répondit rien.
Une fois, Gelsomina hasarda de demander à Fra Leonardo ce qu'était devenu Gaëtano. Fra Leonardo répondit qu'il était toujours le même, mais qu'il devenait de plus en plus orgueilleux, et qu'on le voyait à toutes les fêtes avec des rubans à son chapeau, des bagues à ses doigts, et des ceintures magnifiques autour du corps. Gelsomina soupira du plus profond de son coeur; il était évident qu'elle était complètement oubliée.
Comme Fra Leonardo sortait de la cellule de la novice, le vieux Mario y entrait. Chaque jour il était plus reconnaissant à Gabriello de ses soins pour lui, soins d'autant plus désintéressés qu'une seule récompense était digne d'eux, et que cette récompense, la résolution de Gelsomina la rendait impossible.
Quatre mois s'écoulèrent; ces quatre mois avaient amené une grande amélioration dans l'état des choses. Gelsomina sentait qu'elle ne serait jamais heureuse elle-même, mais elle comprenait qu'elle pouvait beaucoup pour le bonheur des autres: or, pour un coeur comme celui de Gelsomina, c'était presque être heureuse elle-même que de rendre les autres heureux.
Aussi, la première fois qu'elle vit son père pleurer en songeant que l'époque où elle devait prendre le voile arrivait, ce fut elle qui le consola en lui disant de prendre courage, qu'elle commençait à sentir que Dieu lui donnerait la force de surmonter son amour, et que, comme la seule crainte de revoir Gaëtano l'avait déterminée à fuir le monde, peut-être rentrerait-elle dans le monde du moment où elle pourrait le revoir sans crainte. A cette seule espérance, le vieillard éprouva une si grande joie, que Gelsomina eut presque des remords d'avoir causé à son père une si grande douleur.
Quelques jours après, Fra Leonardo se hasarda à parler à la novice de Gabriello et de l'amour profond qu'il conservait pour elle. Gelsomina ne put s'empêcher de comparer cet amour sans espérance à celui de Gaëtano, qui pouvait tout espérer, et elle plaignit le pauvre garçon plus tendrement qu'elle ne l'avait encore fait.