Il nous restait quelques heures pour visiter La Favorite, château royal auquel la prédilection que lui portaient Caroline et Ferdinand a fait donner son nom. Pendant leur long séjour en Sicile, La Favorite était la résidence d'été des deux exilés. C'est de La Favorite que partit lady Hamilton, pour aller obtenir de Nelson la rupture de la capitulation de Naples. Nelson, pour une nuit de plaisir, manqua à la parole donnée, et vingt mille patriotes payèrent de leur tête la défaite d'Emma Lyonna, l'ancienne courtisane de Londres.

La Favorite est un nouveau caprice dans le genre de la folie palagonienne; seulement, à La Favorite, tout est chinois: intérieur et extérieur, ameublement et jardin. On ne sort pas des kiosques, des pagodes, des ponts, des sonnettes et des grelots. Il est inutile de dire que tout cela est d'un goût détestable et dans le genre du plus mauvais Louis XV.

En rentrant à Palerme, nous trouvâmes tout notre équipage qui nous attendait à la porte de l'hôtel. Le speronare était entré dans le port le matin même, après un excellent voyage. Il apportait avec lui une provision de vin de marsala achetée sur les lieux. Il fallut nous laisser baiser les mains par tous ces braves gens, auxquels nous donnâmes rendez-vous à bord pour le lundi suivant.

CHARLES D'ANJOU

Il y a, à un mille à peu près de Palerme, sur les bords de l'Orèthe, et près du Campo-Santo actuel, une petite église qu'on appelle l'église du Saint-Esprit. Elle n'a rien de remarquable sous le rapport de l'art, mais elle garde pour les Palermitains un grand souvenir. C'est à la porte de cette église que commença le massacre des Vêpres siciliennes. Aussi n'avions-nous garde de manquer à lui faire notre visite.

Que ceux qui m'ont suivi dans mes excursions pittoresques veuillent bien m'accompagner un instant dans cette excursion historique, la chose en vaut la peine.

Le pape Alexandre IV venait de mourir. La bataille de Monte-Aperto, au succès de laquelle Manfred avait concouru en envoyant mille de ses cavaliers en aide aux Gibelins, avait consolidé la puissance impériale en Italie, et avait placé Manfred à la tête du parti aristocratique. Urbain IV, en montant sur le trône pontifical, vit que, s'il voulait rendre à Rome son ancienne suprématie, c'était Manfred qu'il fallait frapper.

La chose était d'autant plus facile que Manfred donnait par sa conduite grande prise à la censure ecclésiastique. On le soupçonnait d'avoir accéléré la mort de son père Frédéric II [1], et de son frère Conrad. En outre, au lieu de combattre les Sarrasins partout où il les rencontrait, comme l'avaient fait ses prédécesseurs normands, il s'était allié avec eux, et il avait un corps d'infanterie et de cavalerie arabe dans son armée.

Note:

[1] L'excommunication contre la maison de Souabe remontait à Frédéric H. Ce fut à propos de cette excommunication qu'un curé de Paris, chargé de proclamer l'interdit, et rie voulant pas se prononcer entre deux antagonistes aussi puissants, s'acquitta de cette difficile mission en laissant tomber du haut de la chaire ces paroles pleines de sens: «J'ai ordre de dénoncer l'empereur comme excommunié. J'ignore pourquoi. J'ai appris seulement qu'il y avait un grand différend entre lui et le pape. Je ne sais de quel côté est le bon droit. En conséquence, autant que je le puis, je donne ma bénédiction à celui des deux qui a raison, et j'excommunie celui qui a tort.»]