Urbain IV, de son côté, devait être plus qu'aucun autre de ses prédécesseurs porté à soutenir le parti guelfe de tout son pouvoir. Né à Troyes en Champagne, dans les derniers rangs du peuple, il avait grandi soutenu par son seul génie. Évêque de Verdun d'abord, puis patriarche de Jérusalem, il était revenu en 1261 de la Terre-Sainte, et avait trouvé le Saint-Siège vacant. Huit cardinaux, dernier reste du sacré collège, étaient réunis en conclave pour élire un successeur à Alexandre IV, et venaient de passer trois mois à essayer inutilement de réunir la majorité sur l'un d'entre eux. Lassé de ces tentatives infructueuses, un des votants mit sur son billet le nom du patriarche de Jérusalem. Au scrutin suivant, ce nom réunit la majorité, et l'élu du sort devint le vicaire de Dieu sous le nom d'Urbain IV.

Il était temps que l'interrègne cessât; des fenêtres du Vatican le nouveau pape pouvait voir les Sarrasins errants dans la campagne de Rome. Urbain IV non seulement leur ordonna d'en sortir, mais encore, les traitant comme leurs frères d'Afrique et de Syrie, il publia une croisade contre eux. Quelques-uns disent même que, couvert d'une cuirasse et le visage voilé par un casque, il prit rang parmi les chevaliers, et, joignant le tranchant du glaive à la force de la parole il les repoussa de sa main au-delà des frontières du Saint-Siège.

Mais Urbain n'était pas homme à s'arrêter là. Manfred apprit en même temps que ses soldats avaient été repoussés et qu'il était cité à comparaître devant le pape, pour rendre compte de ses liaisons avec les Sarrasins, de son obstination à faire exécuter les saints mystères dans les lieux interdits, et des exécutions de deux ou trois de ses sujets, exécutions que la bulle pontificale qualifiait de meurtres. Manfred, comme on le pense bien, se rit de cet ordre et refusa d'obéir.

Alors Urbain IV se tourna vers la France, son pays natal. Le saint roi Louis régnait. Le pape lui offrit le royaume de Sicile pour lui ou pour un de ses fils. Mais Louis avait un coeur d'or; c'était la loyauté, la noblesse et la justice faites homme. Tout en révérant les décisions du Saint-Père, il lui sembla instinctivement qu'il n'avait pas le droit de prendre une couronne posée légitimement sur la tête d'un autre, et dont à défaut de cet autre son neveu était héritier. Il exprima des scrupules qu'une longue lettre d'Urbain IV ne put vaincre. Le pape alors se tourna vers Charles d'Anjou, frère du roi, et lui envoya le bref d'investiture.

Charles d'Anjou était une des puissantes organisations du XIIIe siècle, qui a vu naître tant d'hommes de fer. Il pouvait avoir à cette époque quarante-huit ans environ; c'était le frère puîné de saint Louis, avec lequel il avait fait la croisade d'Égypte, et dont il avait partagé la captivité à Mansourah. Il avait épousé Béatrix, la quatrième fille de Raimond Béranger, qui avait marié les trois autres: l'aînée, Marguerite, à Louis IX, roi de France; la seconde, Léonor, à Henri III, roi d'angleterre; et la troisième, à Richard, duc de Cornouailles et roi des Romains. Charles d'Anjou était donc, après les rois régnants, un des plus puissants princes du monde, car, comme fils de France, il possédait le duché d'Anjou, et, comme mari de Béatrix, il avait hérité du comté de Provence.

En outre, dit Jean Villani, son historien, c'était un homme sage et prudent au conseil, preux et fort dans les armes, sévère et redouté des rois eux-mêmes, car il avait de hautes pensées qui l'élevaient aux plus hautes entreprises; car il était persévérant dans le bonheur et inébranlable dans l'adversité; car il était ferme et fidèle dans ses promesses, parlant peu, agissant beaucoup, ne riant presque jamais, ne prenant plaisir ni aux mimes, ni aux troubadours, ni aux courtisans; décent et grave comme un religieux, zélé catholique, et apte à rendre justice. Sa taille était haute et nerveuse, son teint olivâtre, son regard terrible. Il paraissait fait plus qu'aucun autre seigneur pour la majesté royale, demeurait douze ou quinze heures à cheval, couvert de son harnais de guerre sans paraître fatigué, ne dormait presque point, et s'éveillait toujours prêt au conseil ou au combat.

Voilà l'homme sur lequel Urbain IV, dans son instinct de haine contre les Gibelins, avait jeté les yeux. Simon, cardinal de Sainte-Cécile, partit pour la France, et, au nom du pape, lui remit le bref d'investiture.

Charles d'Anjou tenait ce bref à la main, lorsqu'en rentrant chez lui, il trouva sa femme en pleurs; cette douleur l'étonna d'autant plus que Béatrix avait près d'elle, à cette époque, les deux soeurs qu'elle aimait le plus, Marguerite et Léonor. En apercevant son mari, qu'elle n'attendait point, elle essaya de cacher ses larmes; mais ce fut inutilement. Charles lui demanda ce qu'elle avait; au lieu de lui répondre, Béatrix éclata en sanglots. Charles insista plus fortement encore, et alors Béatrix lui raconta que quelques minutes auparavant elle avait été faire une visite à ses deux soeurs, et qu'après les avoir embrassées, elle avait voulu s'asseoir auprès d'elles sur un fauteuil pareil au leur, mais qu'alors la reine d'Angleterre lui avait tiré ce fauteuil des mains et lui avait dit:—Vous ne pouvez vous asseoir sur un siège pareil au nôtre; prenez donc un tabouret ou tout au plus une chaise, car ma soeur est reine de France, et moi je suis reine d'Angleterre; tandis que vous n'êtes, vous, que duchesse d'Anjou et comtesse de Provence.

Charles d'Anjou laissa errer sur ses lèvres un de ces sourires rares et amers qui assombrissaient son visage au lieu de l'éclairer; et, ayant embrassé Béatrix, il lui dit:

—Allez retrouver vos soeurs, asseyez-vous sur un siège pareil à leurs sièges; car, si elles sont reines de France et d'Angleterre, vous êtes, vous, reine de Naples et de Sicile.