Pietro remonta sur le pont, transmit l'ordre que j'avais donné, et dix minutes après nous marchions que c'était plaisir. Je ne tardai pas à le suivre sur le pont: je ne sais pourquoi je ne pouvais dormir. D'ailleurs, le temps était si beau, il ventait un si bon vent, il faisait un si magnifique clair de lune, que c'était péché que de s'enfermer dans un entrepont avec une pareille nuit.

Je trouvai le pont solitaire; tous les camarades étaient rentrés dans leur écoutille et dormaient à qui mieux mieux; il n'y avait que Nunzio qui veillait comme d'habitude; mais, attendu qu'il était caché derrière la cabine, on ne le voyait pas, si bien qu'on aurait cru que le bâtiment marchait tout seul.

Il était deux heures et demie du matin à peu près, nous avions déjà laissé Malte bien loin derrière nous, et je me promenais de long en large sur le pont, pensant à ma petite femme et aux amis que nous allions retrouver, quand tout à coup je vis s'ouvrir la cabine et paraître le passager. Son premier coup d'oeil fut pour s'assurer de l'endroit où nous étions. Il vit Malte, qui ne paraissait plus que comme un point noir, et il me sembla qu'à cette vue il respirait plus librement. Cela me rappela les précautions qu'il avait prises en montant à bord; et craignant de le contrarier en restant sur le pont, je m'acheminai vers l'écoutille de l'avant pour pénétrer dans l'entrepont, lorsque, faisant deux ou trois pas de mon côté:

—Capitaine, me dit-il.

Je tressaillis: il me sembla que j'avais déjà entendu cette voix quelque part comme dans un rêve. Je me retournai vivement.

—Capitaine, reprit-il en continuant de s'avancer vers moi, pensez-vous, si ce vent-là continue, que nous soyons demain soir à Messine?

Et à mesure qu'il s'approchait, je croyais reconnaître son visage, comme j'avais cru reconnaître sa voix. A mon tour, je fis quelques pas vers lui; alors il s'arrêta en me regardant fixement et comme pétrifié. A mesure que la distance devenait moindre entre nous, mes souvenirs me revenaient, et mes soupçons se changeaient en certitude. Quant à lui, il était visible qu'il aurait mieux aimé être partout ailleurs qu'où il était; mais il n'y avait pas moyen de fuir, nous avions de l'eau tout autour de nous, et la terre était déjà à plus de trois lieues. Néanmoins, il recula devant moi jusqu'au moment où la cabine l'empêcha d'aller plus loin. Je continuai de m'avancer jusqu'à ce que nous nous trouvassions face à face. Nous nous regardâmes un instant sans rien dire, lui pâle et hagard, moi avec le sourire sur les lèvres, et cependant je sentais que moi aussi je pâlissais, et que tout mon sang se portait à mon coeur; enfin, il rompit le premier le silence.

—Vous êtes le capitaine Giuseppe Arena, me dit-il d'une voix sourde.

—Et vous l'assassin Gaëtano Sferra, répondis-je.

—Capitaine, reprit-il, vous êtes honnête homme, ayez pitié de moi, ne me perdez pas.