Mon père, je n'ose pas vous parler de notre bonheur, c'était un crime. Pendant trois mois nous fûmes, Lena et moi, les êtres les plus heureux de la création. Ces trois mois passèrent comme un jour, comme une heure, ou plutôt ils n'existèrent pas: ce fut un rêve.

Un matin Lena reçut une lettre de son mari. J'étais près d'elle quand sa vieille nourrice l'apporta. Nous nous regardâmes en tremblant; ni l'un ni l'autre de nous ne l'osait ouvrir. Elle était là sur la table. Deux ou trois fois, et chacun à notre tour, nous avançâmes la main. Enfin, Lena la prit, et me regardant fixement:

—Gaëtano, dit-elle, m'aimes-tu?

—Plus que ma vie, répondis-je.

—Serais-tu prêt à tout quitter pour moi, comme je serais prête à tout quitter pour toi?

—Je n'ai que toi au monde: où tu iras, je te suivrai.

—Eh bien! convenons d'une chose: si cette lettre m'annonce son retour, convenons que nous partirons ensemble, à l'instant même, sans hésiter, avec ce que tu auras d'argent et moi de bijoux.

—A l'instant même, sans hésiter; Lena, je suis prêt.

Elle me tendit la main, et nous ouvrîmes la lettre en souriant. Il annonçait que ses affaires n'étant point terminées, il ne serait de retour que dans trois mois. Nous respirâmes. Quoique notre résolution fût bien prise, nous n'étions pas fâchés d'avoir encore ce délai avant de la mettre à exécution.

En sortant de chez Lena, je rencontrai un mendiant que depuis trois jours je retrouvais constamment à la même place. Cette assiduité me surprit, et tout en lui faisant l'aumône, je l'interrogeai; mais à peine s'il parlait l'italien, et tout ce que j'en pus tirer, c'est que c'était un matelot épirote dont le vaisseau avait fait naufrage, et qui attendait une occasion de s'engager sur un autre bâtiment.