Je lui donnai une seconde gorgée de l'élixir; il se souleva alors sur une main et appuya l'autre sur sa poitrine.
—Ah! voilà la première fois que je respire depuis que j'ai reçu votre coup de couteau, capitaine; cela fait du bien de respirer.
—Mon fils, dit fra Girolamo, profitez de ce que Dieu vous secourt pour nous dire ce secret qui vous étouffe plus encore que votre blessure.
—Mais si j'allais ne pas mourir, mon père, s'écria Gaëtano: si j'allais ne pas mourir! il serait inutile que je me confessasse. J'ai déjà vu la mort d'aussi près qu'en ce moment-ci, et cependant j'en suis revenu.
—Mon fils, dit fra Girolamo, c'est une tentation du démon qui, à cette heure, dispute votre âme à Dieu. Ne croyez pas les conseils du maudit. Dieu seul sait si vous devez vivre ou mourir; mais agissez toujours comme si votre mort était sûre.
—Vous avez raison, mon père, dit Gaëtano en essuyant avec son mouchoir une écume rougeâtre qui humectait ses lèvres; vous avez raison: écoutez, et vous aussi, capitaine.
Je m'assis au pied du lit, fra Girolamo s'assit au chevet, prit dans ses deux mains les deux mains du moribond, qui commença:
—J'aimais une femme; c'est celle à laquelle est adressée la lettre que je vous ai donnée, mon père, pour qu'elle lui fût remise en cas de mort. Cette femme, je l'avais aimée jeune fille; mais je n'étais pas assez riche pour être agréé par ses parents: on la donna à un marchand grec, jeune encore, mais qu'elle n'aimait pas. Nous fûmes séparés. Dieu sait que je fis tout ce que je pus pour l'oublier. Pendant un an je voyageai, et peut-être ne fusse-je jamais revenu à Malte, si je n'eusse reçu la nouvelle que mon père était mourant.
Trois jours après mon retour, mon père était mort. En suivant son convoi, je passai devant la maison de Lena. Malgré moi, je levai la tête, et à travers la jalousie j'aperçus ses yeux. De ce moment, il me sembla ne l'avoir pas quittée un instant, et je sentis que je l'aimais plus que jamais.
Le soir, je revins sous cette fenêtre. J'y étais à peine, que j'entendis le petit cri que faisaient en s'écartant les planchettes des persiennes; au même moment une lettre tomba à mes pieds. Cette lettre me disait que dans deux jours son mari partait pour Candie, et qu'elle restait seule avec sa vieille nourrice. J'aurais dû partir, je le sais bien, mon père, j'aurais dû fuir aussi loin que la terre eût pu me porter, ou bien entrer dans quelque couvent, faire raser mes cheveux, et m'abriter sous quelque saint habit qui eût étouffé mon amour; mais j'étais jeune, j'étais amoureux: je restai.