Mais je montai les trois marches de l'autel et lui arrêtai le bras.
—Non, lui dis-je, car vous ne commettrez pas ce sacrilège.—Et qui m'en empêchera?—Moi.—Par la force?—Non, par la persuasion. Dieu n'a pas envoyé ses ministres sur la terre pour qu'ils usassent de la force, qui est une chose humaine, mais de la persuasion, qui est une vertu céleste. Mon ami, ce n'est pas pour l'église, qui peut se procurer d'autres vases, mais pour vous, qui ne pourrez pas racheter votre péché; mon ami, vous ne commettrez pas ce sacrilège.—Ah çà! mais vous croyez donc que c'est le premier, mon brave homme?—Non, je sais que c'est le dixième, le vingtième, le trentième peut-être, mais qu'importe? Jusqu'ici vos yeux étaient fermés, vos yeux s'ouvriront ce soir, voilà tout. N'avez-vous pas entendu dire qu'il y avait un homme nommé Saul qui gardait les manteaux de ceux qui lapidaient saint Etienne? Eh bien! cet homme, il avait les yeux couverts d'écailles, comme il le dit lui-même; un jour les écailles tombèrent de ses yeux; il vit, et ce fut saint Paul.—Dites-moi donc, monsieur l'abbé, saint Paul n'a-t-il pas été pendu?—Oui.—Eh bien! a quoi cela lui a-t-il servi de voir?—Cela lui a servi à être convaincu que, parfois, le salut est dans le supplice. Aujourd'hui, saint Paul a laissé un nom vénéré sur la terre, et jouit de la béatitude éternelle dans le ciel.—A quel âge est-il arrivé à saint Paul de voir?—À trente-cinq ans.—J'ai passé l'âge, j'en ai quarante.—Il est toujours temps de se repentir. Sur la croix, Jésus disait au mauvais larron:—Un mot de prière, et je te sauve.—Ah ça! tu tiens donc à ton argenterie? dit le bandit en me regardant.—Non. Je tiens à ton âme, que je veux sauver.—A mon âme! Tu me feras accroire cela; tu t'en moques pas mal!—Veux-tu que je te prouve que c'est à ton âme que je tiens? lui dis-je. —Oui, donne-moi cette preuve, tu me feras plaisir. —A combien estimes-tu le vol que tu vas commettre cette nuit?—Eh! eh! fit le brigand en regardant les burettes, le calice, l'ostensoir et la robe de la Vierge avec complaisance, à mille écus.—A mille écus?—Je sais bien que cela vaut le double; mais il faudra perdre au moins les deux tiers dessus; ces diables de juifs sont si voleurs!—Viens chez moi.—Chez toi?—Oui, chez moi, au presbytère. J'ai une somme de mille francs, je te la donnerai acompte.—Et les deux autres mille?—Les deux autres mille? eh bien! je te promets, foi de prêtre, que j'irai dans mon pays; ma mère a quelque bien, je vendrai trois ou quatre arpents de terre pour faire les deux autres mille francs, et je le les donnerai.—Oui, pour que tu me donnes un rendez-vous et que tu me fasses tomber dans quelque piège? —Tu ne crois pas ce que tu dis là, fis-je en étendant la main vers lui.—Eh bien! c'est vrai, je n'y crois pas, dit-il d'un air sombre. Mais ta mère, elle est donc riche?—Ma mère est pauvre.—Elle sera ruinée, alors?—Quand je lui aurai dit qu'au prix de sa ruine j'ai sauvé une âme, elle me bénira. D'ailleurs, si elle n'a plus rien, elle viendra demeurer avec moi, et j'aurai toujours pour deux. —J'accepte, dit-il; allons chez toi.—Soit, mais attends.—Quoi?—Renferme dans le tabernacle les objets que tu y as pris, referme-le à clef, cela te portera bonheur.
Le sourcil du bandit se fronça comme celui d'un homme que la foi envahit malgré lui: il replaça les vases sacrés dans le tabernacle et le referma.—Viens, dit-il.—Fais d'abord le signe de la croix, lui dis-je.
Il essaya de jeter un rire moqueur, mais le rire commencé s'interrompit de lui-même.
Puis il fit le signe de la croix.
—Maintenant, suis-moi, lui dis-je.
Nous sortîmes par la petite porte; en moins de cinq minutes, nous fûmes chez moi.
Pendant le chemin, si court qu'il fût, le bandit avait paru fort inquiet, regardant autour de lui et craignant que je ne voulusse le faire tomber dans quelque embuscade.
Arrivé chez moi, il se tint près de la porte.