Un sang frais et pur vint rougir les lèvres de la blessure.
Le spectacle que j'avais sous les yeux présentait quelque chose d'atroce et de sublime à la fois. Cette vaste chambre, enfumée par les torches de résine, ces visages barbares, ces yeux brillants de férocité, ces costumes étranges, cette mère qui calculait, à la vue du sang encore chaud, depuis combien de temps la mort lui avait pris son fils, ce grand silence, interrompu seulement par les sanglots de ces brigands, dont Kostaki était le chef, tout cela, je le répète, était atroce et sublime à voir.
Enfin Smérande approcha ses lèvres du front de son fils, puis, se relevant, puis, rejetant en arrière les longues nattes de ses cheveux blancs qui s'étaient déroulés:
—Grégoriska! dit-elle.
Grégoriska tressaillit, secoua la tête, et sortant de son atonie:
—Ma mère, répondit-il.
—Venez ici, mon fils, et écoutez-moi. Grégoriska obéit en frémissant, mais il obéit.
A mesure qu'il approchait du corps, le sang, plus abondant et plus vermeil, sortait de la blessure. Heureusement, Smérande ne regardait plus de ce côté, car, à la vue de ce sang accusateur, elle n'eût plus eu besoin de chercher qui était le meurtrier.
—Grégoriska, dit-elle, je sais bien que Kostaki et toi ne vous aimiez point. Je sais bien que tu es Waivady par ton père, et lui, Koproli par le sien; mais, par votre mère, vous étiez tous deux des Brankovan. Je sais que toi tu es un homme des villes d'Occident, et lui un enfant des montagnes orientales; mais enfin, par le ventre qui vous a portés tous deux, vous êtes frères. Eh bien! Grégoriska, je veux savoir si nous allons porter mon fils auprès de son père sans que le serment ait été prononcé, si je puis pleurer tranquille, enfin, comme une femme, me reposant sur vous, c'est-à-dire sur un homme, de la punition.