A cette vue, chose étrange! au lieu de sentir redoubler mon épouvante, je sentis croître mon courage. Dieu me l'envoyait sans doute pour que je pusse juger ma position et me défendre contre l'enfer. Au premier pas que le fantôme fit vers mon lit, je croisai hardiment mon regard avec ce regard de plomb, et lui présentai le rameau béni.
Le spectre essaya d'avancer; mais un pouvoir plus fort que le sien le maintint à sa place. Il s'arrêta:
—Oh! murmura-t-il; elle ne dort pas, elle sait tout.
Il parlait en moldave, et cependant j'entendais comme si ces paroles eussent été prononcées dans une langue que j'eusse comprise.
Nous étions ainsi en face, le fantôme et moi, sans que mes yeux pussent se détacher des siens, lorsque je vis, sans avoir besoin de tourner la tête de son côté, Grégoriska sortir de derrière la stalle de bois, semblable à l'ange exterminateur et tenant son épée à la main. Il fit le signe de la croix de la main gauche et s'avança lentement l'épée tendue vers le fantôme; celui-ci, à l'aspect de son frère, avait à son tour tiré son sabre avec un éclat de rire terrible; mais, à peine le sabre eut-il touché le fer béni, que le bras du fantôme retomba inerte près de son corps.
Kostaki poussa un soupir plein de lutte et de désespoir.
—Que veux-tu? dit-il à son frère.—Au nom du Dieu vivant, dit Grégoriska, je t'adjure de répondre.—Parle, dit le fantôme en grinçant des dents.—Est-ce moi qui t'ai attendu?—Non.—Est-ce moi qui t'ai attaqué?—Non.—Est-ce moi qui t'ai frappé?—Non.—Tu t'es jeté sur mon épée, et voilà tout. Donc, aux yeux de Dieu et des hommes, je ne suis pas coupable du crime de fratricide; donc tu n'as pas reçu une mission divine, mais infernale; donc tu es sorti de la tombe, non comme une ombre sainte, mais comme un spectre maudit, et tu vas rentrer dans ta tombe.—Avec elle, oui! s'écria Kostaki en faisant un effort suprême pour s'emparer de moi.—Seul! s'écria à son tour Grégoriska; cette femme m'appartient.
Et, en prononçant ces paroles, du bout du fer béni il toucha la plaie vive.
Kostaki poussa un cri comme si un glaive de flamme l'eût touché, et, portant la main gauche à sa poitrine, il fit un pas en arrière.
En même temps, et d'un mouvement qui semblait être emboîté avec le sien, Grégoriska fit un pas en avant; alors, les yeux sur les yeux du mort, l'épée sur la poitrine de son frère, commença une marche lente, terrible, solennelle; quelque chose de pareil au passage de don Juan et du commandeur; le spectre reculant sous le glaive sacré, sous la volonté irrésistible du champion de Dieu; celui-ci le suivant pas à pas sans prononcer une parole; tous deux haletants, tous deux livides, le vivant poussant le mort devant lui, et le forçant d'abandonner ce château qui était sa demeure dans le passé, pour la tombe qui était sa demeure dans l'avenir.