Oh! c'était horrible à voir, je vous jure.
Et pourtant, mue moi-même par une force supérieure, invisible, inconnue, sans me rendre compte de ce que je faisais, je me levai et je les suivis. Nous descendîmes l'escalier, éclairés seulement par les prunelles ardentes de Kostaki. Nous traversâmes ainsi la galerie, ainsi la cour. Nous franchîmes ainsi la porte de ce même pas mesuré: le spectre à reculons, Grégoriska le bras tendu, moi les suivant.
Cette course fantastique dura une heure: il fallait reconduire le mort à sa tombe; seulement, au lieu de suivre le chemin habituel, Kostaki et Grégoriska avaient coupé le terrain en droite ligne, s'inquiétant peu des obstacles qui avaient cessé d'exister: sous leurs pieds, le sol s'aplanissait, les torrents se desséchaient, les arbres se reliaient, les rocs s'écartaient; le même miracle s'opérait pour moi qui s'opérait pour eux; seulement tout le ciel me semblait couvert d'un crêpe noir, la lune et les étoiles avaient disparu, et je ne voyais toujours dans la nuit briller que les yeux de flamme du vampire.
Nous arrivâmes ainsi à Hango, ainsi nous passâmes à travers la haie d'arbousiers qui servait de clôture au cimetière. A peine entrée, je distinguai dans l'ombre la tombe de Kostaki placée à côté de celle de son père; j'ignorais qu'elle fût là, et cependant je la reconnus.
Cette nuit-là je savais tout.
Au bord de la fosse ouverte, Grégoriska s'arrêta.
—Kostaki, dit-il, tout n'est pas encore fini pour toi, et une voix du ciel me dit que tu seras pardonné si tu te repens: promets-tu de rentrer dans ta tombe? promets-tu de n'en plus sortir? promets-tu de vouer enfin à Dieu le culte qui tu as voué à l'enfer?—Non! répondit Kostaki.—Te repens-tu? demanda Grégoriska.—Non!—Pour la dernière fois, Kostaki?—Non!—Eh bien! appelle à ton secours Satan, comme j'appelle Dieu au mien, et voyons, cette fois encore, à qui restera la victoire.
Deux cris retentirent en même temps; les fers se croisèrent tout jaillissants d'étincelles, et le combat dura une minute qui me parut un siècle.
Kostaki tomba; je vis se lever l'épée terrible, je la vis s'enfoncer dans son corps et clouer ce corps a la terre fraîchement remuée.
Un cri suprême, et qui n'avait rien d'humain, passa dans l'air.