Attendez, dit M. Ledru, qui vit que le docteur voulait parler, attendez, ce n'est pas tout.

Je voulais savoir quel sentiment avait pu porter cet homme à l'acte infâme qu'il avait commis. Je m'informai du lieu où il était; je demandai une permission pour le visiter à l'Abbaye, où on l'avait enfermé, je l'obtins et j'allai le voir.

Un arrêt du tribunal révolutionnaire venait de le condamner à trois mois de prison. Il ne comprenait pas qu'il eût été condamné pour une chose si naturelle que celle qu'il avait faite.

Je lui demandai ce qui avait pu le porter à cette action.

—Tiens, dit-il, la belle question! Je suis maratiste, moi; je venais de la punir pour le compte de la loi, j'ai voulu la punir pour mon compte.

—Mais, lui dis-je, vous n'avez donc pas compris qu'il y a presque un crime dans cette violation du respect dû à la mort?

—Ah ça! me dit Legros en me regardant fixement, vous croyez donc qu'ils sont morts, parce qu'on les a guillotinés, vous?

—Sans doute.

—Eh bien! on voit que vous ne regardez pas dans le panier quand ils sont là tous ensemble; que vous ne leur voyez pas tordre, les yeux et grincer des dents pendant cinq minutes encore après l'exécution. Nous sommes obligés de changer de panier tous les trois mois, tant ils en saccagent le fond avec les dents. C'est un tas de têtes d'aristocrates, voyez-vous, qui ne veulent pas se décider à mourir, et je ne serais pas étonné qu'un jour quelqu'une d'elles se mit à crier: Vive le roi!

Je savais tout ce que je voulais savoir; je sortis, poursuivi par une idée: c'est qu'en effet ces têtes vivaient encore, et je résolus de m'en assurer.