Cette horde d’Indiens anthropophages, très-braves du reste, appartenait à la tribu primitive des Charruas; elle était maîtresse du pays, comme à l’extrémité opposée du grand continent, les Hurons et les Sioux.
Aussi résista-t-elle aux Espagnols, qui furent forcés de bâtir Montevideo au milieu des combats de tous les jours, et surtout d’attaques de toutes les nuits: si bien que, grâce à cette résistance, Montevideo, quoique découverte, comme nous l’avons dit, en 1516, compte à peine cent ans de fondation.
Enfin, vers la fin du dernier siècle, un homme fit aux maîtres primitifs de la côte une guerre d’extermination, dans laquelle ils furent anéantis. Trois derniers combats—pendant lesquels, comme les anciens Teutons, ils placèrent au milieu d’eux femmes et enfants, et tombèrent sans reculer d’un pas—virent disparaître leurs derniers restes; et, monuments de cette défaite suprême, le voyageur peut encore aujourd’hui voir, blanchis, au pied de la montagne Augua, les ossements des derniers Charruas.
Cet autre Marius, vainqueur de ces autres Teutons, c’était le commandant de la campagne, Jorge Pacheco, père du général Pacheco y Obes, de la bouche duquel, nous l’avons déjà dit, nous tenons les détails que nous allons mettre sous les yeux des lecteurs.
Mais les sauvages détruits léguaient au commandant Pacheco des ennemis bien plus tenaces, bien plus dangereux, et surtout bien plus inexterminables que les Indiens,—attendu que ceux-là étaient soutenus, non par une croyance religieuse qui allait chaque jour s’affaiblissant, mais, au contraire, par un intérêt matériel qui allait chaque jour augmentant;—et ces ennemis, c’étaient les contrebandiers du Brésil.
Le système prohibitif était la base du commerce espagnol: c’était donc une guerre acharnée entre le commandant de la campagne et les contrebandiers qui, tantôt par ruse, tantôt par force, essayaient d’introduire, sur le territoire montevidéen, leurs étoffes et leur tabac.
La lutte fut longue, acharnée, mortelle. Don Jorge Pacheco, homme d’une force herculéenne, d’une taille gigantesque, d’une surveillance inouïe, était enfin arrivé,—il l’espérait du moins,—non pas à anéantir les contrebandiers, comme il avait fait des Charruas, c’était chose impossible, mais à les éloigner de la ville,—lorsque tout à coup ils reparurent plus hardis, plus actifs et mieux ralliés que jamais, autour d’une volonté unique aussi puissante, aussi courageuse et surtout aussi intelligente que pouvait l’être celle du commandant Pacheco.
Le commandant lança ses espions par la campagne, et s’informa des causes de cette recrudescence d’hostilités.
Tous revinrent avec un même nom à la bouche:
—Artigas!