Qu’était-ce donc que cet Artigas?
Un jeune homme de vingt à vingt-cinq ans, brave comme un vieil Espagnol, subtil comme un Charrua, alerte comme un gaucho: il avait des trois races, sinon dans le sang, du moins dans l’esprit.
Ce fut alors une lutte admirable de ruse et de force entre le vieux commandant de la campagne et le jeune contrebandier; mais l’un était jeune et croissait en force; l’autre était, non pas vieux, mais fatigué.
Pendant quatre ou cinq ans, Pacheco poursuivit Artigas, le battant partout où il se montrait; mais Artigas, battu, n’était point tué ni pris;—le lendemain, il reparaissait.—L’homme de la ville se fatigua le premier de la lutte, et, comme un de ces anciens Romains du temps de la République, qui sacrifiaient leur orgueil au bien du pays, il alla proposer au gouvernement de résigner ses pouvoirs, à la condition que l’on ferait Artigas chef de la campagne à sa place; Artigas, à son avis, pouvant seul mettre fin à l’œuvre que lui, Pacheco, ne pouvait accomplir, c’est-à-dire à l’extermination des contrebandiers.
Le gouvernement accepta, et, comme ces bandits romains qui font leur soumission au pape, et qui se promènent vénérés dans la ville dont ils ont été la terreur, Artigas fit son entrée à Montevideo, et reprit l’œuvre d’extermination au point où elle s’était échappée des mains de son prédécesseur.
Au bout d’un an, la contrebande était, sinon anéantie, du moins disparue.
Cela se passait cinquante-huit ou soixante ans avant les événements auxquels va se trouver mêlé Garibaldi; mais nous sommes auteur dramatique avant tout, et nous ne pouvons nous habituer à ne pas ouvrir nos drames par un prologue; ce prologue, au reste, n’est pas sans intérêt, et fait connaître des hommes et des localités assez inconnus en France.
Artigas avait alors vingt-sept ou vingt-huit ans; ainsi, à l’époque où le général Pacheco me donnait ces détails, il en avait quatre-vingt-treize, et vivait ignoré dans une petite quinta du président du Paraguay. Depuis, sans doute, est-il mort.
C’était un jeune homme, beau, brave et fort, et qui représentait une des trois puissances qui régnèrent tour à tour sur Montevideo.
Don Jorge Pacheco était le type de la valeur chevaleresque du vieux monde; cette valeur chevaleresque qui a traversé les mers avec Colomb, Pizarre et Fernand Cortez.