Ce colonel était Rosas.
Le lendemain, les milices de la campagne et les milices de la ville en viennent aux mains; seulement, ce jour-là, le colonel n’était plus à la tête de son régiment.
Un violent mal de dents, dont Rosas cessa de souffrir aussitôt le combat fini, l’éloignait, à son grand regret sans doute, de la mêlée.
Pourquoi pas? Octave avait bien la fièvre le jour de la bataille d’Actium.
Rosas avait beaucoup de choses d’Octave; seulement la différence est que, plus tard, Octave devint Auguste, ce que jamais, selon toute probabilité, ne deviendra Rosas.
Cette entrée de Rosas à Buenos-Ayres fut le seul exploit guerrier qu’il compta dans toute sa vie politique.
Les insurgés de la ville furent vaincus.
Ce fut alors que Rivadavia, déjà célèbre depuis longtemps, nommé ministre de l’intérieur, se plaça à la tête des affaires.
Rivadavia était un de ces hommes de génie, comme il en apparaît à la surface des révolutions pendant les jours de tourmente. Il avait voyagé longtemps en Europe. Il possédait une instruction universelle, et paraissait animé du plus ardent et surtout du plus pur patriotisme: seulement, la vue de cette civilisation européenne, qu’il avait étudiée à Paris et à Londres, lui avait faussé l’esprit à l’endroit de son application sur un peuple qui, n’ayant pas derrière lui dix siècles de luttes sociales, ne marchait pas du même pas que nous. Il voulut doubler la marche du temps, faire pour l’Amérique ce que Pierre le Grand avait fait pour la Russie; mais, n’ayant pas les mêmes moyens que Pierre, il échoua.
Peut-être, au reste, avec un peu d’adresse mêlée à son génie, peut-être Rivadavia eût-il réussi; mais il blessa les hommes dans leurs habitudes: certaines habitudes sont une nationalité; d’autres, un orgueil. Il railla le costume américain, il manifesta sa répugnance pour la chaqueta, son mépris pour la chiripa, la veste et la jupe de l’homme de la campagne; et comme en même temps il ne cachait point sa préférence pour l’habit et la redingote, il se dépopularisa peu à peu, et sentit le pouvoir lui échapper par les soupapes inférieures.