Mais la ville résiste à ses avances, mais la civilisation refuse de gracier le transfuge qui a passé dans le camp de la barbarie. Rosas se montre-t-il revêtu d’un uniforme, les hommes d’épée se demandent tout bas sur quel champ de bataille Rosas a conquis ses épaulettes; parle-t-il dans une réunion, le poëte demande à l’homme de goût dans quelle estancia Rosas a pris un pareil style; apparaît-il dans une tertullia, les femmes se le montrent du doigt en disant: «Voilà le gaucho travesti!» Et tout cela, qui l’attaque de côté et par derrière, lui revient en face avec la morsure poignante de l’épigramme anonyme, pour laquelle les Porteños sont si renommés.

Les trois années de son gouvernement se passèrent dans cette lutte mortelle à son orgueil, et peut-être dut-il aux tortures morales qu’on lui fit éprouver pendant cette période, non pas sa férocité tout entière, mais un surcroît de férocité. Si bien que, lorsqu’il résigna le pouvoir et descendit l’escalier du palais, l’âme navrée de haine, le cœur trempé de fiel, comprenant que désormais il n’y avait plus pour lui avec la ville d’alliance possible, il s’en alla retrouver ses fidèles gauchos, ses estancias, dont il était le seigneur, cette campagne dont il était le roi; mais tout cela, avec l’intention de rentrer un jour à Buenos-Ayres en dictateur, comme Sylla, qu’il ne connaissait point, dont il n’avait probablement jamais entendu parler, était rentré dans Rome l’épée d’une main, la torche de l’autre.

Pour arriver à ce but, voici ce qu’il fit. Il demanda au gouvernement de lui donner un commandement quelconque dans l’armée qui marchait contre les Indiens sauvages. Le gouvernement, qui le redoutait, crut l’éloigner en lui accordant cette faveur. Il lui donna toutes les troupes dont il pouvait disposer, oubliant que, tout à la fois, il s’affaiblissait et donnait des forces à Rosas.

Rosas, une fois à la tête de l’armée, suscita une révolution à Buenos-Ayres, se fit appeler au pouvoir, ne l’accepta qu’avec les conditions qu’il voulut imposer, parce qu’il tenait la force armée du pays, et rentra à Buenos-Ayres avec la dictature la plus absolue que l’on eût jamais connue, c’est-à-dire avec toda la suma del poder publico (avec toute l’étendue du pouvoir public).

Le gouverneur qu’il fit tomber, ou plutôt qu’il précipita, était le général Juan-Ramon Baleace, un des hommes qui avaient le plus fait dans la guerre de l’indépendance, un des chefs du parti fédéral, dont Rosas se proclamait le soutien. Baleace était un noble cœur. Sa croyance à la patrie était une religion. Il avait cru dans Rosas, et avait beaucoup fait pour son élévation. Baleace fut le premier que sacrifia Rosas. Baleace mourut proscrit, et lorsque son cadavre repassa la frontière, protégé par la mort, Rosas refusa à la famille de rendre à Baleace, non pas les honneurs publics dus à un homme qui avait été gouverneur, mais les simples devoirs funèbres que l’on rendait à un citoyen.

C’est donc à dater de 1833 que commença le véritable pouvoir de Rosas. Son premier gouvernement, tout de dissimulation, n’avait pas mis au jour ses instincts de cruauté, qui lui ont fait, depuis, une célébrité de sang. Cette période n’avait été marquée que par la fusillade du major Montero et des prisonniers de Saint-Nicolas. Cependant, n’oublions pas que c’est à cette époque que correspondent plusieurs morts sombres et inattendues, de ces morts dont l’histoire, à tout hasard, inscrit la date en lettres rouges sur le livre des nations.

Ainsi disparurent deux chefs de la campagne, dont l’influence pouvait faire ombrage à Rosas. Ainsi, à cette date, remontent les morts d’Arbolito et de Molina. Quelque chose de pareil, ce nous semble, arriva aux deux consuls qui avaient accompagné Octave à sa première bataille contre Antoine.

Peignons tout de suite Rosas, qui ne nous apparaît encore que comme dictateur, mais arrivé au plus haut degré de pouvoir que jamais un homme se soit arrogé le droit d’exercer sur une nation.

Vers 1833, c’est-à-dire à l’époque où nous sommes arrivés, Rosas a trente-neuf ans. Il a l’aspect européen, les cheveux blonds, le teint blanc, les yeux bleus, les favoris coupés à la hauteur de la bouche. Point de barbe, ni aux moustaches ni au menton. Son regard serait beau, si l’on pouvait le juger; mais Rosas s’est habitué à ne regarder en face ni ses amis ni ses ennemis, parce qu’il sait que dans un ami il a presque toujours un ennemi déguisé. Sa voix est douce, et, quand il a besoin de plaire, sa conversation ne manque pas d’attrait. Sa réputation de lâcheté est proverbiale. Sa renommée de ruse est universelle. Il adore les mystifications. C’était sa grande occupation avant qu’il se livrât aux affaires sérieuses. Une fois au pouvoir, ce ne fut plus qu’une distraction.

Ses distractions étaient brutales comme sa nature; la ruse s’allie à merveille à la brutalité.