Citons un ou deux exemples:
Un soir qu’il devait souper en tête-à-tête avec un de ses amis, il cacha le vin destiné au souper, et laissa seulement dans le buffet une bouteille de cette fameuse médecine Leroy, à la célébrité de laquelle il ne manque que d’avoir été inventée du temps de Molière. L’ami chercha du vin, mit la main sur la bouteille. Quant à son contenu, lui trouvant un goût assez agréable, il la vida tout en soupant. Rosas, affectant la sobriété, ne but que de l’eau, et partit pour son estancia aussitôt après le souper.
Pendant la nuit, l’ami pensa crever. Rosas rit beaucoup de la plaisanterie. Si l’ami fût mort, Rosas eût sans doute encore ri bien davantage.
Quand il recevait quelque citadin dans une de ses estancias, il se plaisait à lui faire monter les chevaux les plus mal dressés, et sa joie était d’autant plus grande que la chute du cavalier était plus dangereuse.
Au gouvernement, il était toujours entouré de fous et de paillasses, et, au milieu des affaires les plus sérieuses, il gardait ce singulier entourage. Lorsqu’il assiégeait Buenos-Ayres, en 1829, il avait près de lui quatre de ces pauvres diables. Il en avait fait des moines, dont, en vertu de son autorité privée, il s’était constitué le prieur. Il les appelait: fray Bigna, fray Chaja, fray Lechuza, et fray Biscacha. Outre les paillasses et les bouffons, Rosas aimait fort aussi les confitures: il en avait toujours, et de toutes les espèces, sous sa tente. Les confitures n’étaient pas non plus détestées des moines, et, de temps en temps, il en disparaissait quelques pots. Alors Rosas appelait toute la communauté en confession. Les moines savaient ce qu’il leur en coûterait de mentir: le coupable avouait donc.
A l’instant le coupable était dépouillé de ses habits et fustigé par ses trois compagnons.
Tout le monde a connu à Buenos-Ayres son mulâtre Eusebio, et cela d’autant mieux qu’un jour de réception publique, Rosas eut l’idée de faire pour lui ce que madame Dubarry faisait à l’occasion de son nègre Zamore.
Eusebio, vêtu en gouverneur, reçut les hommages des autorités au lieu et place de son maître.
Malgré l’amitié que Rosas portait à son mulâtre, il prit un jour fantaisie à ce terrible ami de lui faire une farce, farce sauvage, comme toutes celles qu’inventait Rosas. Il feignit que l’on venait de découvrir une conspiration dont Eusebio était le chef. Il ne s’agissait pas moins que de le poignarder, lui, Rosas. Eusebio fut arrêté malgré ses protestations de dévouement. Rosas avait ses juges à lui, qui ne s’inquiétaient pas si l’accusé était coupable ou ne l’était pas. Rosas accusait, ils jugèrent et condamnèrent le pauvre Eusebio à la peine de mort.
Eusebio subit tous les apprêts du supplice, se confessa, fut conduit sur le lieu de l’exécution, y trouva le bourreau et ses aides; puis tout à coup, comme le dieu de la tragédie antique, apparut Rosas, qui annonça à Eusebio que sa fille, Manuelita, étant devenue amoureuse de lui et voulant l’épouser, il lui faisait grâce.