Inutile de dire qu’Eusebio, tout en ne mourant pas du supplice, faillit mourir de peur.

Nous avons prononcé ce nom de Manuelita; nous avons vu que c’était la fille de Rosas. Disons à nos lecteurs français, à qui il est permis de l’ignorer, ce qu’est, comme femme, cette Manuelita, que la Providence plaça près de son père comme un bon génie, dont la principale occupation, pendant les beaux jours de sa vie, fut de répéter chaque jour le mot grâce, et à laquelle grâce parfois fut accordée.

Manuelita est aujourd’hui une femme de quarante ans, qui, par dévouement pour son père, et peut-être un peu pour la mission qu’elle avait reçue du ciel, ne s’est point mariée, ou plutôt ne s’était pas encore mariée en 1850, époque où nous l’avons perdue de vue.

Manuelita n’était pas précisément une belle femme; c’était mieux: c’était une charmante personne, d’une figure distinguée, d’un tact profond, coquette comme une Européenne, très-préoccupée surtout de l’effet qu’elle produisait sur les étrangers.

Manuelita a été fort calomniée, et c’est tout naturel: c’était la fille de Rosas, c’est-à-dire de l’homme sur lequel convergeaient toutes les haines. On l’accusa d’avoir hérité des instincts cruels de son père, et d’avoir, comme la fille du pape Borgia, oublié l’amour filial dans un autre amour plus tendre et moins chrétien.

Il n’est rien de tout cela. Manuelita resta fille pour deux raisons: d’abord, parce que Rosas sentait parfois le besoin d’être aimé, et qu’il savait que le seul amour réel, dévoué, infini, sur lequel il pût compter, c’était l’amour de sa fille. Manuelita est restée fille encore peut-être parce que, dans ses rêves de royauté, Rosas, aujourd’hui simple particulier perdu dans un coin de l’Angleterre, je crois, voyait au fond de l’avenir briller, pour Manuelita, quelque alliance plus aristocratique que celles auxquelles il avait droit de prétendre alors.

Non, autant l’histoire doit être sévère à Rosas, autant, à moins d’être injuste, elle sera douce, et en étant douce, elle sera équitable à Manuelita; et ce que nous disons ici de ce côté du monde, chacun le sait là-bas, et, au fond du cœur, chacun le reconnaîtra comme une vérité, Manuelita fut la digue éternelle, impuissante parfois, qui arrêtait la colère de son père, toujours prête à déborder. Enfant, elle avait un étrange moyen d’obtenir de Rosas les grâces qu’elle demandait: elle faisait mettre le mulâtre Eusebio nu ou à peu près; elle le faisait seller et brider comme un cheval; elle chaussait à ses petits pieds andalous des éperons de gaucho. Eusebio se mettait à quatre pattes; Manuelita montait sur son dos, et l’amazone étrange venait faire caracoler son bucéphale humain devant son père, lequel riait de cette singulière plaisanterie, et, ayant ri, accordait à Manuelita la grâce qu’elle demandait.

Plus tard, lorsqu’elle comprit qu’elle ne pouvait plus employer ce moyen, si efficace qu’il fût, elle s’appliqua à faire, près du dictateur, l’œuvre que faisait Mécène près d’Auguste, lorsqu’il lui jetait ses tablettes sur lesquelles il avait écrit: Surge, carnifex! Mais Manuelita s’y prenait autrement. Elle connaissait son père mieux que personne; elle savait les vanités secrètes auxquelles il était accessible. Elle temporisait, elle sollicitait; et quelquefois, douce sœur de charité bénie du Seigneur, elle obtenait.

C’était Manuelita qui était tout à la fois la reine et l’esclave du foyer domestique. Elle gouvernait la maison, soignait son père, et, chargée de toutes les relations diplomatiques, elle était le véritable ministre des affaires étrangères de Buenos-Ayres.

En somme, de même que Rosas était un être à part, qui ne touchait à rien et ne se confondait avec personne dans la société, Manuelita, devenue plus tard Manuela, était une créature non-seulement étrange au milieu de tous, mais même étrangère à tous, et qui passa solitaire en ce monde, loin de l’amour des hommes, hors de la sympathie des femmes.