Quiroga ne fut vaincu qu’une fois, et ce fut par le général Paz, le Fabius américain, homme vertueux et pur s’il en fut jamais.—Deux fois il détruisit les armées de Quiroga dans les terribles batailles de la Tablada et d’Oncativo. C’était un beau spectacle pour ces jeunes républiques qui sortaient à peine de terre, que de voir l’art, la tactique et la stratégie en lutte contre le courage indomptable et la volonté de fer de Quiroga.—Mais une fois le général Paz fait prisonnier, à cent pas de son armée, par un coup de bola qui enveloppa les jambes de son cheval, Quiroga fut invincible.
La guerre une fois terminée entre le parti unitaire et le parti fédéral, Quiroga entreprit un voyage dans les provinces de l’intérieur. Mais, en revenant de voyage, il fut assailli, à Barrancallaco, par une trentaine d’assassins, qui firent feu sur sa voiture. Quiroga, malade, s’y tenait couché; une balle, après avoir traversé un des panneaux, lui brisa la poitrine. Quoique blessé à mort, il se souleva, et, pâle, ensanglanté, ouvrit la portière. En voyant le héros debout, quoique déjà cadavre, les assassins prirent la fuite. Mais Santos Perez, leur chef, marcha droit à Quiroga, et, comme celui-ci était tombé sur un genou, il le tua.
Alors les assassins revinrent et achevèrent l’œuvre commencée. C’étaient les frères Renafé, commandant à Cordoue, qui dirigeaient cette expédition, d’accord avec Rosas. Mais Rosas avait eu soin de se tenir dans un lointain si éloigné, qu’on ne l’aperçut pas. Il put, dès lors, prendre le parti de celui qu’il avait fait assassiner, et poursuivre ses assassins.
Ils furent arrêtés et fusillés.
Reste Cullen.
Cullen, né en Espagne, s’était établi dans la ville de Santa-Fé, où il s’était lié avec Lopez, et était devenu son ministre et le directeur de sa politique. L’immense influence que Lopez eut sur la république Argentine, depuis 1820 jusqu’à sa mort, arrivée en 1833, fit de Cullen un personnage extrêmement important. Lorsqu’aux jours du malheur Rosas, proscrit, émigra à Santa-Fé, il reçut de Cullen toute espèce de services; mais ces services rendus ne purent faire oublier au futur dictateur que Cullen était un des hommes qui voulaient mettre fin au règne de l’arbitraire dans la république Argentine. Cependant il sut cacher son mauvais vouloir sous les apparences de la plus grande amitié envers Cullen.
A la mort de Lopez, Cullen fut nommé gouverneur de Santa-Fé, et se consacra à établir des améliorations dans la province; en même temps, au lieu de se montrer l’ennemi du blocus français, Cullen ne cacha point ses sympathies pour la France, considérant que le pouvoir de celle-ci était un grand appui pour ses idées civilisatrices. Alors Rosas lui suscita une révolution qu’il appuya publiquement et par un concours de troupes. Cullen, vaincu, se réfugia dans la province de Santiago del Estero, que commandait son ami, le gouverneur Ibarra. Rosas, qui, tout en détruisant la fédération, avait déjà déclaré Cullen sauvage unitaire, entama des négociations avec Ibarra, afin qu’on lui livrât la personne de Cullen.
Pendant longtemps ces négociations échouèrent, et Cullen, sur les assurances de son ami Ibarra, qui jurait de ne jamais le livrer, se croyait sauvé, lorsqu’un jour, au moment où il s’y attendait le moins, il fut arrêté par les soldats d’Ibarra, et conduit à Rosas; mais celui-ci, ayant appris qu’on lui amenait Cullen captif, envoya l’ordre de le fusiller à moitié chemin, parce que, dit-il dans une lettre au gouverneur de Santa-Fé qui avait succédé à Cullen, son procès était fait par ses crimes, que tout le monde connaissait.
Cullen était un homme d’une société agréable et d’un caractère humain. Son influence sur Lopez fut toujours employée à écarter toute espèce de rigueur; et c’est en raison de cette influence que le général Lopez, malgré les supplications de Rosas, ne permit point de fusiller un seul des prisonniers faits pendant la campagne de 1831, campagne qui mit en son pouvoir les chefs les plus importants du parti unitaire.
Au reste, Cullen avait tous les dehors de la civilisation; mais son instruction était superficielle, et ses talents étaient médiocres.