Les femmes du peuple commençaient alors à porter dans leurs cheveux ce ruban rouge, connu sous le nom de mono. Un jour, la Mas-Horca se porta au seuil des principales églises, et alors, toutes les femmes qui entraient ou sortaient sans avoir le mono sur la tête, s’en voyaient fixer un avec du goudron brûlant.
Ce n’était pas non plus chose extraordinaire, que de voir une femme dépouillée de ses habits et fouettée au milieu de la rue, et cela parce qu’elle portait un mouchoir, une robe, une parure quelconque, sur laquelle on distinguait la couleur bleue ou verte. Il en était de même pour les hommes de la plus haute distinction, et il suffisait, pour qu’ils courussent les plus grands dangers, qu’ils se fussent hasardés en public avec un habit ou une cravate.
En même temps que les personnes sans doute désignées à l’avance, et qui appartenaient à ces classes supérieures de la société que poursuivait une vengeance invisible mais connue, étaient victimes de ces violences, on emprisonnait par centaines les citoyens dont les opinions n’étaient point en harmonie, nous ne dirons pas avec celles du dictateur, mais avec les combinaisons encore inconnues de sa politique à venir. Nul ne connaissait le crime pour lequel il était arrêté, et c’était chose superflue, puisque Rosas le connaissait. De même que le crime restait inconnu, le jugement était déclaré inutile, et chaque jour, pour faire place aux prisonniers des jours suivants, les prisons encombrées se débarrassaient du trop plein de leurs captifs à l’aide de nombreuses fusillades. Ces fusillades avaient lieu dans l’obscurité, et tout à coup la ville se réveillait en sursaut au bruit de ces tonnerres nocturnes qui la décimaient.
Et le matin, ce que l’on n’avait pas vu en France pendant les plus terribles jours de 1793, on voyait les charretiers de la police recueillir tranquillement dans les rues les corps des assassinés, et aller prendre à la prison les corps de ceux qu’on avait fusillés, puis, assassinés et fusillés, conduire tous ces cadavres à un grand fossé, où on les jetait pêle-mêle, sans qu’il fût même permis aux parents des victimes de venir reconnaître les leurs et de leur rendre les devoirs funèbres.
Ce n’était point le tout: les charretiers qui conduisaient ces restes déplorables annonçaient leur venue par d’atroces plaisanteries qui faisaient fermer les portes et fuir la population; on en a vu détacher les têtes des corps, de ces têtes emplir des paniers, et du cri habituel aux marchands de fruits de la campagne, les offrir aux passants effrayés en criant:
—Voilà des pêches unitaires; qui veut des pêches unitaires?
Bientôt le calcul se joignit à la barbarie, la confiscation à la mort.
Rosas comprenait que le moyen de se conserver au pouvoir était de créer autour de lui des intérêts inséparables des siens.
Alors il montra à une partie de la société la fortune de l’autre, en lui disant: «Cela t’appartient.»
A partir de ce moment, la ruine des anciens propriétaires de Buenos-Ayres fut consommée, et l’on vit s’élever les fortunes rapides et scandaleuses des amis de Rosas.