Ce que n’avait osé rêver aucun tyran, ce qui n’était venu à l’idée, ni de Néron ni de Domitien, Rosas l’a exécuté; après avoir tué le père, il a défendu au fils de porter le deuil. La loi qui contenait cette défense fut proclamée et affichée, et il fallait bien la proclamer et l’afficher, car sans elle il n’y eût eu que des habits de deuil à Buenos-Ayres!
Les excès de ce despotisme frappèrent les étrangers, et entre autres quelques Français. Rosas, qui se croyait tout permis envers eux, lassa la patience du roi Louis-Philippe,—patience bien connue cependant,—et amena la formation du premier blocus fait par la France.
Mais les hautes classes de la société, ainsi maltraitées, commencèrent à fuir Buenos-Ayres, et, pour trouver un refuge, jetèrent leurs regards sur l’État oriental, où la plus grande partie de la ville proscrite vint chercher un asile.
Ce fut en vain que la police de Rosas redoubla de vigilance, ce fut en vain qu’une loi punit de mort l’émigration, ce fut en vain qu’à cette mort on joignit des détails atroces,—car Rosas vit bientôt que la mort ne suffisait plus;—la terreur et la haine qu’inspirait Rosas étaient plus fortes que les moyens inventés par lui, l’émigration allait croissant d’heure en heure, de minute en minute. Pour réaliser la fuite de toute une famille, il s’agissait seulement de trouver une barque assez grande pour la contenir; la barque trouvée, père, mère, enfants, frères, sœurs, s’y entassaient confusément, abandonnant maison, biens, fortune; et chaque jour on voyait arriver dans l’État oriental, c’est-à-dire à Montevideo, quelques-unes de ces barques de passagers, qui n’avaient plus pour tous biens que les vêtements qu’ils portaient sur eux.
Et aucun de ces passagers n’eut à se repentir de la confiance qu’il avait mise dans l’hospitalité du peuple oriental; cette hospitalité fut grande et généreuse, comme l’eût été celle d’une république antique;—hospitalité telle, au reste, que devait l’attendre le peuple argentin, d’amis,—ou plutôt de frères, qui tant de fois avaient réuni leurs drapeaux à ses drapeaux pour combattre l’Anglais, l’Espagnol, ou le Brésilien,—ennemis communs, ennemis étrangers,—moins dangereux cependant que cet ennemi qui était né au milieu d’eux.
Les Argentins arrivaient en foule et débarquaient, et sur le port les habitants les attendaient, choisissant à mesure qu’ils mettaient pied à terre, en raison de leurs ressources pécuniaires ou de la grandeur de leur habitation, le nombre d’émigrants qu’ils pouvaient recueillir. Alors, vivres, argent, habits, tout était mis à la disposition de ces malheureux, jusqu’à ce qu’ils se fussent créé quelques ressources, ce à quoi tout le monde les aidait; et de leur côté ceux-ci, reconnaissants, se mettaient aussitôt au travail, afin d’alléger le fardeau qu’ils imposaient à leurs hôtes, et de leur donner ainsi le moyen d’accueillir de nouveaux fugitifs. Pour arriver au but, les personnes les plus habituées à toutes les jouissances du luxe travaillaient aux derniers métiers, les ennoblissant d’autant mieux que ces métiers étaient plus en opposition avec leur état social.
Ce fut ainsi que les plus beaux noms de la république Argentine figurèrent dans l’émigration.
Lavallé, la plus brillante épée de son armée; Florencio Varela, son plus beau talent; Aguero, un de ses premiers hommes d’État; Echaverria, le Lamartine de la Plata; La Vega, le Bayard de l’armée des Andes; Guttierez, l’heureux chantre des gloires nationales; Alsina, le grand avocat et l’illustre citoyen, apparaissent au nombre des émigrants, comme apparaissent aussi Saenz, Valiente, Molino Torrès, Ramos, Megia, les grands propriétaires; comme apparaissent encore Rodriguez, le vieux général des armées de l’indépendance et des armées unitaires; Olozabal, un des plus braves de cette armée des Andes, dont nous avons dit que La Vega était le Bayard.—C’est que Rosas poursuivait également l’unitaire et le fédéral, ne se préoccupant que d’une chose, c’est-à-dire de se débarrasser de tous ceux qui pouvaient être un obstacle à sa dictature.
C’est à cette hospitalité accordée aux hommes qu’il poursuivait, qu’il faut attribuer la haine que Rosas portait à l’État oriental.
A l’époque que nous citons, la présidence de la République était exercée par le général Fructuose Rivera.