A Rome! quelle joie d’aller à Rome! J’ai dit comment, par les conseils de mon frère et par les soins de mon digne professeur, mes études s’étaient tournées de ce côté. Rome! qu’était-ce pour moi, fervent adepte de l’antiquité, sinon la capitale du monde? Reine détrônée! mais ses ruines immenses, gigantesques, sublimes, desquelles sort, spectre lumineux, la mémoire de tout ce qui fut grand dans le passé.
Non-seulement la capitale du monde, mais le berceau de cette religion sainte qui a brisé les chaînes des esclaves, qui a ennobli l’humanité, jusqu’à elle foulée aux pieds; de cette religion dont les premiers, dont les vrais apôtres, ont été les instituteurs des nations, les émancipateurs des peuples, mais dont les successeurs dégénérés, abâtardis, trafiquants, véritables fléaux de l’Italie, ont vendu leur mère, mieux que cela, notre mère à tous, à l’étranger; non! non! la Rome que je voyais dans ma jeunesse n’était pas seulement la Rome du passé, c’était aussi la Rome de l’avenir, portant dans son sein l’idée régénératrice d’un peuple poursuivi par la jalousie des puissances, parce qu’il est né grand, parce qu’il a marché à la tête des nations, guidées par lui à la civilisation.
Rome! Oh! quand je pensais à son malheur, à son abaissement, à son martyre, elle me devenait sainte et chère au-dessus de toutes choses. Je l’aimais de toutes les ferveurs de mon âme, non-seulement dans les combats superbes de sa grandeur, pendant tant de siècles, mais encore dans les plus petits événements, que je recueillais dans mon cœur comme un précieux dépôt.
Et loin de s’amoindrir, mon amour pour Rome s’est accru par l’éloignement et par l’exil. Souvent, bien souvent, de l’autre côté des mers, à trois mille lieues d’elle, je demandais au Tout-Puissant de la revoir. Enfin, Rome était pour moi l’Italie, parce que je ne vois l’Italie que dans la réunion de ses membres épars, et que Rome est pour moi le seul et unique symbole de l’unité italienne.
IV
MON INITIATION
Pendant quelque temps, je fis le cabotage avec mon père; puis j’allai à Cagliari, sur le brigantin l’Enea, capitaine Joseph Gervino.
Pendant ce voyage, je fus témoin d’un effroyable sinistre, qui laissera dans ma vie un éternel souvenir. En revenant de Cagliari, à la hauteur du cap de Nolé, nous marchions en compagnie de quelques bâtiments, parmi lesquels se trouvait une charmante felouque catalane. Après deux ou trois jours de beau temps, nous sentîmes quelques bouffées de ce vent que nos marins ont appelé le libieno, parce que avant d’arriver à la Méditerranée, il a passé sur le désert Libyen. Sous son haleine, la mer ne tarda pas à grossir, et lui-même se mit à souffler bientôt si furieusement, qu’il nous poussa invinciblement sur Vado. La felouque catalane dont j’ai déjà parlé, commença par se comporter admirablement, et je n’hésiterai point à dire qu’il n’était pas un de nous qui, voyant le temps qu’il allait faire par celui qu’il faisait déjà, n’eût préféré être à bord de cette felouque que d’être sur le sien. Mais le pauvre bâtiment était appelé à nous offrir promptement un bien douloureux spectacle; une vague terrible le chavira, et nous ne vîmes bientôt plus sur la pente de son pont que quelques malheureux nous tendant les mains, mais qui bientôt furent emportés par une vague plus terrible encore que la première.—La catastrophe avait lieu vers notre jardin de droite, et il nous était matériellement impossible de secourir les malheureux naufragés. Les autres barques qui nous suivaient se trouvèrent dans la même impossibilité. Neuf individus de la même famille périrent donc misérablement à notre vue. Quelques larmes tombèrent des yeux les plus endurcis, mais furent bientôt séchées par le sentiment de notre propre péril. Mais, comme si les divinités mauvaises eussent été apaisées par ce sacrifice humain, les autres barques arrivèrent sans accident à Vado.
De Vado, je partis pour Gênes, et, de Gênes, je revins à Nice.
Alors je commençai une série de voyages dans le Levant, et pendant le cours desquels nous fûmes trois fois pris et dépouillés par les mêmes pirates. La chose arriva deux fois dans le même voyage, ce qui rendit les seconds pirates furieux, attendu qu’ils ne trouvaient plus rien à nous prendre. Ce fut dans ces attaques que je commençai à me familiariser avec le danger, et à m’apercevoir que, sans être Nelson, Dieu merci! je pouvais, comme lui, demander: «Qu’est-ce que la peur?»
Pendant un de ces voyages sur le brigantin la Cortese, capitaine Barlasemeria, je restai malade à Constantinople. Le bâtiment fut forcé de mettre à la voile, et, la maladie se prolongeant plus que je n’avais cru, je me trouvai fort resserré à l’endroit de l’argent. Dans quelque situation désastreuse où je me sois trouvé, de quelque perte que j’aie été menacé, je me suis toujours assez peu préoccupé de ma détresse, car j’ai toujours eu la bonne fortune de rencontrer quelque âme charitable qui s’intéressait à mon sort.