Nous continuâmes notre chemin, et nous arrivâmes à Jésus-Maria, qui, de l’autre côté de Montevideo, est à peu près à la même distance que Maldonado.
Là, rien de nouveau, si ce n’est que les vivres nous manquèrent, n’ayant pas eu le temps de nous approvisionner avant notre départ. Or, après les ordres donnés, il n’y avait pas moyen de débarquer, et cependant il fallait satisfaire à la faim de douze gaillards de bon appétit.
J’ordonnai de louvoyer, mais sans nous éloigner de la côte.
Un matin je découvris, à peu près à la distance de quatre milles dans les terres, une maison qui me parut avoir l’aspect d’une ferme. J’ordonnai de mouiller le plus près possible du rivage, et comme je n’avais plus de bateau, ayant donné le mien, comme je l’ai dit, aux personnes que j’avais débarquées à l’île Sainte-Catherine, j’organisai un radeau avec une table et des tonneaux, et, armé d’une gaffe, je me risquai sur cette embarcation d’un nouveau genre avec un seul matelot, portant comme moi le nom de Garibaldi, sans être mon parent; son prénom était Maurice.
Le navire était affourché sur deux ancres, à cause de la violence du vent qui soufflait des pampas.
Nous voilà donc lancés au milieu des brisants, non pas naviguant, mais tournant et dansant sur notre table, et risquant à chaque instant de chavirer. Enfin, après des miracles d’équilibre exercés par nous, nous parvînmes à nous échouer sur la plage; je laissai Maurice à la garde de notre radeau, et je me risquai dans l’intérieur des terres.
X
LES PLAINES ORIENTALES
Le spectacle qui s’offrit alors à ma vue, et sur lequel mon œil plongeait pour la première fois, aurait, pour être dignement et complétement décrit, besoin tout ensemble de la plume d’un poëte et du pinceau d’un artiste. Je voyais onduler devant moi, comme les vagues d’une mer solidifiée, les immenses horizons des plaines orientales, ainsi nommées parce qu’elles se trouvent sur la côte orientale du fleuve Uruguay, qui se jette dans le rio de la Plata, en face de Buenos-Ayres et au-dessus de la Colonia. C’était, je vous le jure, un spectacle bien nouveau pour un homme venant de l’autre côté de l’Atlantique, et surtout pour un Italien qui est né et a grandi sur un sol où il est rare de trouver un arpent de terre sans une maison ou une œuvre quelconque sortie de la main de l’homme.
Là, au contraire, rien que l’œuvre de Dieu; telle la terre est sortie des mains du Seigneur au jour de la création, telle elle est encore aujourd’hui. C’est une vaste, une immense, une infranchissable prairie, et son aspect, qui présente celui d’un tapis de verdure et de fleurs, bosselé de place en place, ne change que sur les bords de la rivière Arroga, où s’élèvent et se balancent au vent de charmants bouquets d’arbres au feuillage luxuriant.
Les chevaux, les bœufs, les gazelles, les autruches sont, à défaut de créatures humaines, les habitants de ces immenses solitudes, que seul traverse le gaucho, ce centaure du nouveau monde, comme pour ne pas laisser oublier à toute la troupe des animaux sauvages que Dieu leur a donné un maître. Mais ce maître, de quel œil le regardent passer les étalons, les taureaux, les autruches, les gazelles? C’est à qui protestera contre sa prétendue domination: l’étalon par ses hennissements, le taureau par ses mugissements, l’autruche et la gazelle par leur fuite.